Mais où qu'elles sont les mômes?

Il m’avait dit : ‘Viens, moi j’pars, tu peux venir t’installer chez moi. Tiens, j’te prête mes filles.’

‘Filles ?’, que j’dis.

‘Les gonzesses quoi. T’as qu’à attendre, tu bouges pas, elles se jettent sur toi.’

‘Bon’ que j’lui réponds, ‘mais ma femme, qu’est-ce qu’elle dira ?’

‘Tu lui diras qu’t’es avec moi. Croupier à Nice. Ça rapporte plus que d’être cageotier aux Halles.’

‘C’est que ma femme, c’est une mégère, mais c’est une bonne mère et pour ce qui est des enfants, elle les a toujours bien éduqués.’

‘Ha ! Ha ! Ha !’, qu’il me riait au nez. ‘Et les heures que t’es au boulot, elle est où elle ? Charles, mon gars, t’as presque quarante ans, il est temps que t’en profites.’

Bon ben, j’attends. Si Philippe m’dit : ‘Mes filles, j’t’les donne, tu bouges pas’, j’hésite pas. J’suis pas bête moi.

Allongé presqu’de travers dans l’lit. J’bouge pas. Au revoir les Halles ! Rien que mon singlet. Ça fait plus costaud. Et ma casquette parce que dans sa petite garçonnière comme il l’appelle, il faut bien le dire, y en a vachement des courants d’air. À moi les gonzesses. Au secours, y en pas des gonzesses ! Où qu’elles restent, ces gonzesses ? C’est vrai, y en a plein des gonzesses et j’connais leurs noms et les autres j’les ai vues au cinéma. C’est pas mal, j’pourrais jamais coller ça à côté d’mon lit chez moi, ma femme supporterait pas.

Ça fait plus sérieux d’pas enlever son pantalon, j’trouve. Mais alors, qu’est-ce que j’fais de mes chaussures, j’les enlève ou pas ? C’est un vrai casse-tête, ça. Bon, j’les enlève. Si une de ces gonzesses m’dit : ‘Charles, mon brave type, t’as l’air un peu con là, en chaussettes’, j’dirai qu’c’est pas mon lit. J’dirai : ‘Ma chérie, c’est que j’voulais pas salir, bien que, franchement, ces édredons c’est fichtrement vieux et cette couverture ça m’chatouille la nuque, t’as vu y en a des punaises sur tes épaules, faudra bien s’regarder dans les yeux ou que tu m’fasses quelque chose d’extraordinaire car l’plafond c’est tout crasseux y a même de l’eau qui s’égoutte dans un bol de café, tu vois, là, chérie, à côté du chambranle. Gloug gloug gloug. Qu’ça m’fait peur parfois.'

Philippe il m’a dit : ‘Tu m’fais confiance, non ? C’est pas une sale blague, j’te ferais ça, moi ? Tu verras, t’en auras tant que tu voudras, suffit de t’allonger sur le lit. Tu bouges pas, t’entends. Tu t’lèves pas. T’auras tout ce que tu voudras.’

‘Ben, donc j’m’allonge’, que j’dis.

‘Et tu n’bouges pas. Moi, j’en ai un peu marre des gonzessses’, qu’il dit, ‘ça t’épuise, mon vieux, donc moi j’pars à Nice, ça me requinqu’ra et puis, ici, les filles, faut les inviter, les payer, c’est Paris quoi. Là, à Nice, c’est elles qui t’invitent, t’as rien à faire qu’à attendre et elles t’tombent dessus.’

Mon dieu, ce qu’il m’en a dit des choses ! Qu’j’étais son pote. Qu’il m’laissait loger chez lui les filles en prime. Mais sauf qu’y en a des gonzesses plein le mur, franchement, y en a aucune dans mon lit.

Ça fait d’jà deux jours qu’j’attends et ma p’tite Bébette qu’est-ce qu’elle va m’dire si demain j’rentre chez elle ? ‘Ah le v’là mon p’tit moineau qu’était à Nice et n’est pas parti où qu’t’étais toi ? Chez ton ami? Où qu’il est lui, ce petit malfrat de connard ? À Nice tu dis ? Et toi là, le croupier tu m’fais rire quoi.’

J’en ai plein les gonzesses autour de moi mais j’préfère Bébette car elle, au moins, elle est toujours là. J’ai dû faire un somme, j’entends le cireur de chaussures, le vendeur de gazettes qui crie : ‘Révélations, dénonciations !’ et un autre qui hurle : ‘Affaire Dominici ! Affaire Dominici !’ J’en ai presque plus d’clopes, mes tatouages je les vois plus et y a quelque chose de - j’sais pas, d’pas correct, d’enfermé, de triste ici. C’est qu’j’ai faim j’crois. Normal quoi, ça doit faire trois jours qu’j’bouge pas.

Dans quelle magouille qu’il trempe, Philippe ? C’est quoi, ses filles ? Il en a plein des gonzesses, qu’il dit. Elles viennent d’où, elles sont à qui ? Qu’c’était pas une sale blague, c’est bien c’qu’il a dit. J’termine cette sèche, j’m’lève et j’file, j’voudrais pas qu’on entre, un de ces types de la P.J. qui m’enfonce la porte et qui m’lance :

‘Ne bougez pas.’

Qu’est-ce que j’lui dis ? Qu’j’ai pas bougé depuis qu’j’suis ici ? Il me croira pas.

Oui, le voilà qui rentre et le grand chef qui m’dit : ‘On vous traquait depuis longtemps. On s’croyait plus malin qu’nous, hé ? Quelle belle planque !’, qu’ils diront. ‘C’est du beau là ! Allez, debout. Enfilez une chemise. Et vos chaussures. Un peu de décence, bon Dieu ! On s’exhibe comme les filles, vous aimez ça ? On s’déguise en petit marin, on joue le freluquet? Avec nous, ça n’prend pas. Allez, mon gars, levez-vous, on vous emmène au commissariat. Ça vous plaira, petit maquereau.’

Ah non, j’voudrais pas. Rester allongé pour le reste de ma vie. L’enfer. Sans bouger ! Sans gonzesses ! Sans Bébette ! Sans casquette !

Là, pas d’erreur possible, c’est pas la cigarette qu’il fume. C’est Maigret qui s’amène. Le pt’it Jules! Nom d’une pipe, faudrait décamper ! Sauter par la fenêtre, quatre étages - ça va pas. Y a pas d’toit. Bon j’bouge pas. C’est c’qu’a dit Philippe : ‘Tu bouges pas.’ Et quand c’est Philippe qui l’dit, eh ben, j’bouge pas.

J’bouge pas. Tout Paris peut m’chercher, j’bouge pas.

Sacré nom quel vacarme ! C’est bien Maigret qui est là et la P.J. et tout le quai d’Orsay qui s’rue sur mon lit et l’grand chef qui m’dit, comme Jean Gabin : ‘On l’a, notre homme.’

Les voilà qui regardent ces gonzesses et qui disent : ‘Aha ! Elles sont à vous, celles-là ? Lognon, tu les reconnais ? Prends des photos et file les chercher, à Pigalle, tu m’les ramènes au commissariat.’

Bigre, j’suis grillé, c’est Maigret qui s’penche sur moi.

‘La traite de femmes, ça va chercher dans les vingt ans, mon p’tit bonhomme’, qu’il m’dit. ‘En avant, levez-vous ! Qu’ça bouge ! Embarque-moi cette ordure, Janvier, ce crétin de Pervier, Philippe, le benêt.’

 

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Robert Doisneau (1952)