Jacqueline Kelen, Hadewijch d'Anvers. La sixième vision d'Hadewijch d'Anvers

Le samedi 1er octobre 2011, à l'initiative de la Librairie Quartiers Latins (14, Place des Martyrs, 1000 Bruxelles, www.cfc-editions.be),a eu lieu la présentation du livre de Jaqueline Kelen, Hadewijch d’Anvers ou la voie glorieuse (Albin Michel), en présence de l'auteur. À cette occasion, l'écrivain a été interviewée par le journaliste Francis Mathys. La musicienne Dominica Eyckmans y a joué la pièce Hadewijch MysticMutation, une pièce pour alto solo, composée par Solange Labbé, compositrice, qui, pour cette composition s'est inspirée de la sixième vision d'Hadewijch. Et j'ai donné quelques précisions sur la mystique féminine du 13ème siècle.

Dans ce petit article vous trouverez un très court extrait d'un texte de Suzanne Lilar, écrivain belge, mère de Françoise Mallet-Joris et dont une grande partie de l'oeuvre se nourrit de l'héritage de la mystique nuptiale médiévale, mais avec des accents volontairement néoplatoniciens et charnels, comme dans 'La confession anonyme' (dont André Delvaux a tiré le film 'Benvenuta', avec Fanny Ardant); Suzanne Lilar dont d'ailleurs on ne peut que recommander l'autobiographie 'Une enfance gantoise'. Cet extrait est suivi d'un texte de Jaqueline Kelen. Vient ensuite l'explication que nous fournit Solange Labbé sur la façon comment elle a découvert Hadewijch et pourquoi elle a composé sa pièce pour alto solo à partir de la 6ème vision.

Ensuite, je donne un très court aperçu d'Hadewijch; l'article se termine par une traduction de sa sixième vision en français, sur base de la version originale en moyen néerlandais, d'un commentaire succinct et d'une bibliographie, tant sur l'oeuvre et les traductions de Hadewijch, que sur ses visions.

Suzanne Lilar

« Quel est ce brame qui déchire la nuit, quelle est cette voix qui tantôt s’épure jusqu’à muer limpidement en chant de rossignol et tantôt s’enroue et s’enraie comme à bout de forces mais reprend aussitôt, de plus en plus monotone et obsédée ? C’est Hadewijch qui chante Minne, l’amour, mais l’amant qu’elle sollicite est cet Autre dont nous sommes en quête, double céleste de notre être terrestre, avec lequel nous aspirons à recomposer le Couple mystique avant de nous engloutir dans l’unité. L’effervescence de cette âme est telle qu’elle se fraie intrépidement chemin, s’avançant là où nul de son peuple ne l’avait osé et qu’elle invente, pour célébrer son aventure, une langue proprement inouïe et des accents dont nulle traduction ne peut rendre les allitérations passionnées. »

Suzanne Lilar, Le Couple, Les Éperonniers/ Passé Présent

Jacqueline Kelen

« Le haut Amour n’est jamais assouvi ni connu, écrit Hadewijch dans une des Lettres qu’elle adresse à ses compagnes, des béguines comme elle, qu’elle éclaire de son expérience. Cette quête sans fin peut en décourager plus d’un. Demeurer dans le désir, sans gain ni perte, est une ascèse autant qu’une grâce et c’est aussi une aventure singulière. »

Jacqueline Kelen

Solange Labbé

L’œuvre d’Hadewijch suscite diverses lectures et interprétations contemporaines dont celle, musicale, de Solange Labbé, chanteuse et compositeur :

J'ai rencontré Hadewijch en 1990 dans un petit livre doré intitulé Amour est Tout.

La parole des mystiques m'a toujours fascinée: rencontre libre entre l'espace du dedans et la plus que large infinité de la transcendance. J'ai cheminé avec divers auteurs autour de ces paroles : Jean de la Croix, Catherine de Sienne, les deux Thérèse, Mme Guyon, Rilke et, dernièrement, avec le livre sur Hadewijch de Jacqueline Kelen.

J'ai travaillé en 1999 sur un petit extrait d'un de ses poèmes « alle dinge sijn mi te inghe » toutes choses me sont trop étroites, pour choeur à cinq voix. Son « adresse » m'avait frappée : elle termine sur les mots « ghi dies oec daer sijt », vous qui êtes là comme moi, se sentant à la fois rétrécie et si large. Elle nous parle aujourd'hui d'une expérience dont elle se souvient, qu'elle a vécut intensément et, qui par les mots, se rétrécit.

La musique peut-elle signifier cette ambiguïté de l'espace temps du ressenti intime d'une femme qui s'adresse à nous à travers les siècles ?

Lorsque Dominica Eyckmans, en 2009, me commanda une pièce pour alto solo, la 6ème vision de Hadewijch me vint à l'esprit et s'imposa à moi. Elle y raconte une de ses rencontres avec la déité Amour (Minne). Alors qu'elle est en prière, elle est comme raptée et découvre un autre espace magnifique où Dieu lui parle. Il y a dans cette expérience plusieurs niveaux concomitants du temps, de l'espace, et de la conscience du corps qui sont au coeur de mes interrogations personnelles.

Le corps qui se souvient et écrit, le corps priant, le corps soulevé dans le mystère de Dieu, le corps du compositeur et celui de la musicienne, et le corps du public qui écoute la pièce.

Hadewijch Mysticmutation (écrit avec l'aide du Ministère de la Culture de la Communauté Bruxelles-Wallonie), tente de faire entendre cette incroyable simultanéité. L'altiste porte des clochettes qui soulignent ses mouvements (un corps « musical »), elle voyage avec son alto de l'espace humain vers l'espace visionnaire de l'amour divin. Elle s'appuie sur quelques phrases du texte de la mystique, chuchotées dans l'intime, (en « dits » moyen nérlandais), puis chantées, et, de temps en temps, dites en français. C'est comme le récit en direct d'un voyage chamanique où une femme serait à la fois dans notre passé, notre présent et son a-venir. Pour moi Hadewijch, c'est cette certitude de la multiplicité Une, comme un accord musical qui contient plusieurs notes différentes.

Solange Labbé

Boris Todoroff

Hadewijch se situe dans la mystique féminine du treizième siècle et se nourrit du renouveau de l’église au courant du douzième et du treizième siècle : fondations de nouveaux ordres monastiques, cherchant à combiner vie méditative et vie active ; lutte contre les hérésies (surtout le catharisme) ; appel à la pauvreté, face au luxe, voire la luxure du clergé, appel à l’expérience personnelle qui s’oppose aux spéculations théologiques qui naissent au sein des universités.

Mais Hadewijch se distingue surtout par la variété des genres qu’elle manie (allant de poèmes strophiques – probablement, à vrai dire, des chansons – à des visions et des lettres), par son style, très personnel et riche en images et en expressions, jamais relâché, et riche surtout par une lucidité psychologique et théologique qu’on trouve rarement dans les écrits de la plupart des autres femmes mystiques de cette époque.

Au-dedans du courant de la mystique féminine du treizième siècle, et qui est surtout (mais pas uniquement) mystique de l’amour, Hadewijch effectue une œuvre de recherche sur la mystique, en mettant à nu les tensions qui font écran avec soit la vraie expérience mystique, soit avec l’expérience mystique vécue dans sa totalité, et d’une façon durable. Tensions qui sont inhérentes à chaque cheminement mystique, et qui, de plus, font écho aux tensions au-dedans de chaque être humain.

Tension entre « ghebreken » et « ghebruken », c’est-à-dire entre manque et jouissance; entre « minne » et « rede », amour et raison; entre la dimension matérielle de ce monde, triste, loin de toute satisfaction, et celle de l’esprit, centre de la vie réelle.

Dans ses textes Hadewijch explore les contraintes imposées par ces tensions, les analyse avec acuité, et cela dans un langage emprunté à la fin’amors, au roman d’aventures, aux trouvères du Nord de la France (particulièrement pour ses chansons), et avec une profonde connaissance des débats universitaires de son temps.

Comme je considère la mystique (et les religions) comme un système sensifiant (donnant un sens à la vie), je propose de voir la mystique de Hadewijch non pas comme une révélation, mais comme un choix d’options personnelles visant à résoudre les quelques tensions citées ci-dessus, et cela au-dedans d’une branche de la mystique chrétienne, ayant ses propres présuppositions (celle de la mystique d’amour), et en n’oubliant jamais le cadre culturel, religieux et littéraire de son temps, cadre qui la nourrit, auquel elle puise, et auquel, parfois, délibérément, elle s’oppose.

Traduction et commentaire de la VIème vision de Hadewijch, ainsi qu'une bibliographie.

Par Boris Todoroff

Hadewijch, Vision VI.

C’était le jour des trois mages[1]. J’avais en ce temps-là 19 ans, à ce qu’on me disait.

Alors, j’aurais voulu aller vers notre Seigneur.[2]

Et j’étais en proie à un désir et un besoin véhément de savoir comment Dieu prend et donne à ceux qui se perdent en lui, et sont emportés par lui dans la fruition : c’est à dire ceux qui sont prêts à le suivre en sa volonté en toute chose.

Alors, ce jour-là, travaillée par ce désir (de savoir)[3]>, je me sentis à nouveau touchée par l’amour et je fus ravie en esprit et menée vers là où me fut montré un lieu haut et impressionnant et sur ce lieu majestueux se trouvait un trône. Et celui qui se trouvait assis dessus était invisible et inconnaissable suite à la dignité des travaux (divins) qui s’effectuaient dans ce lieu élevé.[4]

Siéger sur ce trône, cela dépasse tout entendement, tant céleste que humain.

Au-dessus de ce siège élevé, dans ce lieu élevé, je vis une couronne surpassant tous les diadèmes ; une couronne dont le contour englobait toute chose sous elle, et en dehors de cette couronne rien n’existait.

Et un ange s’approcha, avec un encensoir embrasé, et embrasé d’une fumée ardente[5]. Et il s’agenouilla devant le lieu le plus élevé de ce siège, au-dessus duquel se trouvait cette couronne et l’encensa en disant :

‘O puissance inconnue et grand Seigneur tout-puissant, que te soient rendues ainsi la vénération et les actions de grâce de cette femme qui te recherche dans ton lieu caché, inconnu de ceux qui ne t’envoient pas une offrande enflammée, pourvue de flèches acérées telle qu’elle vous l’envoie avec sa jeunesse brûlante et sans cesse renouvelée – celle qui, aux yeux des gens, a 19 ans. C’est bien elle, Seigneur, qui vient te visiter en esprit, afin de te voir tel que tu es, là où on ne te comprend pas. Car cette vie inconnue que tu as fondée en elle, c’est à dire son amour ardent de son prochain[6], c’est cette vie même qui l’a guidée vers toi. Révèle-lui maintenant que c’est bien toi qui l’as fait venir ici et mène-là vers la perfection en toi.’

Et là, j’entendis une voix terrible et inouïe qui s’adressa à moi et elle me parla au travers d’une image[7], en disant:

‘Regarde-moi, qui je suis’, et je vis celui que je cherchais.

Et sa face le révéla avec une telle clarté que je vis en elle toutes les faces et les formes qui ont existé et qui existeront un jour et dont il reçoit louange et service, comme il est juste qu’il les reçoive, et j’y vis aussi pourquoi chacun reçoit ce qui lui revient, que ce soit damnation ou bénédiction, de façon à ce que chacun occupera la place qui lui est propre, et comment il se fait que qui errent, en s’éloignant de lui et retournent fièrement vers lui et deviennent plus beaux qu’ils ne l’étaient déjà, et pourquoi d’autres errent et n’arrivent plus à le rejoindre, et pourquoi d’aucuns semblent toujours errer alors qu’en réalité ils ne se sont jamais éloignés, pas même un instant, de lui et sont restés sur place, avec tout leur être, tout en manquant de réconfort d’heure en heure tandis que d’autres, depuis leur enfance, réussissent à garder leur place et ne la quittent pas un seul instant, jusqu’à leur mort.[8]

Je distinguai tous les êtres[9] dans cette face.

Dans sa main droite je vis les dons de sa bénédiction, et là-dedans le ciel, grand-ouvert, et tous ceux qui y seront avec lui dans l’éternité.

Dans sa main gauche je vis l’épée aux coups effrayants avec lesquels il bat tout à mort. Là-dedans je vis l’enfer, et ceux qui y resteront éternellement.

Je vis sa longueur écrasée sous toute chose. Je vis sa petitesse élevée au-dessus de tout.

Je vis sa nature cachée qui comprend et entoure tout comme un fleuve. Je vis sa latitude enclose en toute chose. J’entendis ses raisonnements et je compris tous ses raisonnements avec mon raisonnement. Je vis, dans sa poitrine, la fruition complète de sa nature faite d’amour.[10]Et toute autre chose que je vis, je la vis en esprit.

Mais ensuite, je fus émerveillée par cette richesse que j’avais vue en lui. Et suite à cet émerveillement je sortis de l’esprit au-dedans duquel j’avais vu tout ce que je cherchais ; et lorsque j’avais connu dans cette riche surabondance mon effroyable bien-aimé, ma douceur indicible, lors je tombai hors de l’esprit et de tout ce que j’avais vu en lui et tombai, en me perdant, dans la poitrine de la jouissance, celle de sa propre nature, qui est amour.

J’y restai, engloutie, perdue, hors de tout entendement, n’ayant plus rien à savoir, ni voir ni comprendre que d’être un avec lui et d’en jouir. J’y restai moins d’une demi-heure.

Puis, je fus réveillée à nouveau à mon esprit et je connus comme je connaissais auparavant et je compris tout raisonnement.

Et il me dit, en vérité:

‘Après ceci, tu ne pourras plus damner ou bénir sans mon acquiescement, et tu donneras à chacun ce à quoi il a droit selon sa propre valeur. C’est ainsi que je suis dans la fruition et dans la connaissance et dans l’emportement pour ceux qui accomplissent ma volonté.

Et je t’accompagne, moi, Dieu et homme, à nouveau dans ce monde cruel, où tu goûteras à toutes les morts, jusqu’à ce que tu reviennes ici dans la totalité de mon nom[11] de la jouissance, ce nom dans lequel tu as été baptisée dans ma profondeur.

Et à ces mots je fus, hélas, ramenée en moi-même.

 


[1] Littéralement: ‘in enen dertiendaghe’: treize jours après Noël: Epiney traduit: ‘la fête des Rois’.

[2] Sous-entendu: recevoir l’hostie pendant l’eucharistie? Ou: jouir de Dieu (le ‘ghebruken’: l’extase mystique, plus particulièrement la participation à l’amour de Dieu au sein même de Dieu, terme traduit ici par ‘jouissance’)?

[3] ‘daer met sere van nuwes in minnen beroert’: daer met sere: ‘daarmee zeer’ ; se réfère au besoin de Hadewijch de ‘savoir’ ce qu’elle a mentionné dans la phrase précédente; cette question la travaille; mais la réponse à sa question devra être en accord avec la volonté de Dieu, et avec les lois de la ‘Minne’ envers Dieu. C’est pourquoi Hadewijch est à nouveau ‘in minnen beroert’: c’est par la voie de l’amour que se dévoile la réponse à sa question; non pas par le raisonnement.

[4] Selon Frank Willaert, Visioenen, p. 23, cette vision se déroule devant ‘Gods rechterstoel’, devant 'le trône du Dieu Justicier': le lieu où Dieu damne ou sauve les âmes. Beaucoup d’images et d’éléments des visions de Hadewijch sont par ailleurs empruntés à l’Apocalypse ; de même cette image d’un trône. Il est utile de se faire une représentation visuelle de l’espace vaste, ponctué de quelques détails seulement, comme le trône, la couronne, l’ange avec l’encensoir, la personne qui adresse la parole à Hadewijch mais reste dénuée de toute description, dans lequel se déroule cette vision, et de prendre note aussi des étapes de la vision : Hadewijch est d’abord ‘élevée’ ‘in enen gheeste’ : ravie dans l’esprit ; c’est dans cet état-là qu’elle reçoit l’enseignement de Dieu ; ensuite, ‘hors de l’esprit’ (‘buten den gheeste’) elle jouit de Dieu ; c’est le lieu au-delà de l'esprit, le lieu de la vraie fruition qui transcende tout enseignement et connaissance ; ensuite elle est ramenée dans l’esprit – expérience qu’elle nomme, à deux fois, ‘tomber’ hors de l’esprit, le contraire donc du ravissement vers le haut -, et finalement elle est raménée ‘en soi-même’ (‘in mi selven’ dans le texte original). Il y a donc trois niveaux d'existence et d'expérience: en 'soi-même'; dans l'esprit; hors (ou: au-delà) de l'esprit, et ces étapes sont marquées comme sur une échelle verticale, dirigée vers le haut, le ciel. L'ascension intérieure s'accompagne, dans cette vision, d'une exploration des espaces visionnaires de l'au-delà. Il y a aussi une opposition marquée entre le niveau qui a trait à la connaissance, dans l’esprit, et celui de la fruition, hors de l’esprit, de l’union avec Dieu, le ‘ghebruken’. Connaissance d'une part (dans l'esprit) et, d'autre part, jouissance, hors de toute connaissance (hors de l'esprit). C'est une opposition majeure, que l'on retrouve dans presque toutes les visions de Hadewijch. C’est là le cadre ‘spatial’ extérieur et intérieur qui se déploie au travers de la vision.

[5]L’encensoir: référence aux présents offerts par les Rois Mages. Mais il s’agit ici peut-être d’un Séraphin, connu pour son amour ardent, représenté, dans l’iconographie chrétienne, comme embrasé, ayant la couleur rouge du ‘feu ardent’, suite à son amour ardent et inconditionnel pour Dieu.

[6] ‘inder bernender karitaten’: ‘dans la charité brûlante’ ; comme l’a indiqué Willaert il s’agit ici de l’amour du prochain (Willaert, Visioenen, p. 180)

[7] ‘bi enen ghelikenesse’: Epiney traduit: ‘comme une apparition’. L’expression ‘bi enen ghelikenesse’ signifie: ‘à travers une image; par le moyen d’une image’, mais s’applique aussi à l’enseignement à l’aide d’une métaphore. Il n’est pas clair, selon moi, ce que Hadewijch veut dire exactement; veut-elle indiquer que ‘Dieu’ lui-même n’est pas visible, mais se montre à travers une image de lui; ou veut-elle indiquer que jusqu’aux dires qu’elle entend ne sont en fait que métaphores de ce qu’est Dieu en réalité?

[8] Ce paragraphe contient les mots 'doemselen', 'benedien' et 'dolen': trois mots-clefs dans un paragraphe qui forme le centre de cette vision. Selon Brounts, les deux premiers mots signifient: ‘damner’ et ‘bénir’, ce dernier mot ayant le sens de ‘sauver’ de l’enfer. Selon lui, Hadewijch recevrait donc, dans cette vision, l’ordre de ne plus damner ou sauver les âmes qu’en accord avec la volonté divine. Ceci serait alors la réponse à la vision précédente, où elle déclare, dans sa jeunesse, avoir voulu sauver des âmes du purgatoire et de l’enfer. ‘Dolen’, dans ce contexte-ci, signifierait : ‘errer’, ‘s’écarter de la doctrine chrétienne’. Cette thèse, défendue par Brounts, qui suggérait même qu’on pouvait soupçonner Hadewijch d’une forme d’hérésie, vu qu'elle s'oppose à la justice divine, a été réfutée par Vekeman. Selon la thèse avancée par Vekeman, reprise par Willaert, et dorénavant largement acceptée, il s’agirait plutôt de ‘sauver’ les ‘âmes’ des membres du cercle de Hadewijch, qui ‘errent’ loin de Dieu du fait qu’elles s’éloignent de lui et sont privées de la jouissance de l’expérience mystique. Ces âmes sont en proie à la ‘mort mystique’, au désespoir résultant de leur conviction qu’elles sont incapables, étant ‘misérables’, n’étant que des créatures, d’accéder à la grandeur incommensurable de Dieu. Selon Vekeman, Hadewijch préconise comme antidote à ce désespoir mystique la ‘ontrouwe van minnen’, l’infidélité de l’amour : un défi lancé à la différence ontologique à première vue insurmontable entre l’homme et Dieu, telle qu’elle est postulée par le raisonnement intellectuel. Ce serait donc par amour pour Dieu que l’âme mystique fait fi de son désespoir, basé sur un raisonnement par trop rationnel, humain et contraignant, et, ainsi, retrouve sa vraie grandeur d’âme qui lui est propre, en dépit de son statut de créature, et rejoint celui qui est le centre même de l’amour: Dieu. L'amour humain rejoint l'amour divin en rejetant les obstacles imposés, d'une part, par le sentiment d'être toujours en-deça de Dieu par le statut de créature, propre à tout être, et, d'autre part, par le raisonnement qui semble confirmer cette attitude et confine l'homme à un état d'éloignement de Dieu. Toujours selon cette interprétation la cinquième vision serait non pas antérieure mais postérieure à la sixième et prouverait que Hadewijch applique désormais l’enseignement reçu dans la sixième vision : ne plus s’immiscer dans la ‘justice’ de Dieu envers les âmes qui errent loin de Dieu, et, tout au plus, ‘bénir’ ou ‘damner’ les âmes, sur le plan spirituel et mystique, en accord avec la volonté divine. Il est à noter toutefois que la fin de la sixième vision semble suggérer que Hadewijch est désormais habilitée, elle aussi, à 'bénir' ou 'damner' les âmes, à condition qu'elle ne s'écarte pas de la volonté de Dieu. La 'justice divine', thème sous-jacent de la vision, et auquel se joint le motif de la proximité/l'éloignement de Dieu, se heurte donc au désir de Hadewijch, qui voudrait que tous puissent accéder à l'amour de Dieu. Le dilemme exposé dans cette sixième vision serait le suivant : poussée par son amour pour le prochain, plus particulièrement pour les amis et amies de son cercle qui, en dépit de leurs efforts spirituels, restent éloignés de Dieu, Hadewijch veut savoir comment Dieu les permet d’accéder à lui, plus particulièrement à la fruition, ou leur refuse cet accès. Elle est 'ravie' et guidée par un ange devant le trône de la justice divine, où se joue le sort des âmes mystiques. Mais le message de Dieu est clair : c’est lui seul qui décide, dans sa profondeur insondable, de cet accès. Dans ce paragraphe très dense Hadewijch énumère quelques formes possibles de ce qu’est l’errance mystique, parfois même échelonnée sur toute une vie.

[9] ‘Alle wesene’ (pluriel); Epiney traduit: ‘tous ces modes d’être’; Vekeman: ‘iedere levensloop’ (chaque vie, prise dans su durée: chaque destin). Mais il n’est pas certain que le mot ‘wesene’ fasse référence à ce qui précède; il pourrait aussi s’agir de la vision de ‘tous les êtres’, qui forme la transition vers la description de la justice de Dieu dans le paragraphe suivant; Dieu qui, en effet, ‘juge’ tout 'être', toute créature.

[10] Epiney: ‘toute la jouissance qu’il a de lui-même dans l’Amour’

[11] Selon Epiney-Burgard une ‘allusion au baptême du Christ célébré dans l’octave de l’Epiphanie’.

Livres à consulter

Jacqueline Kelen, Hadewijch d’Anvers ou la voie glorieuse, Albin Michel, 2011

Hadewijch d’Anvers. Les visions. Traduction, présentation et notes de Georgette Epiney-Burgard. Ad Solem, Genève, 2000

Georgette Epiney-Burgard et F. Zum Brunn, Femmes Troubadours de Dieu, Turnhout, Brepols, 1988 (p. 128-173 : chapitre consacré à Hadewijch d’Anvers)

J.B.M. Porion, Hadewijch. Visions. Présentation, traduction du moyen-néerlandais et notes par J.B.M. Porion, Paris, Les deux rives, 1987

Fr. J-B. Porion, Hadewijch d’Anvers. Ecrits mystiques des Béguines. Editions du Seuil, 1994 (Points, Sagesses) (Introduction excellente à la tradition mystique du 13ème siècle ; traduction et commentaire de quelques Poèmes Strophiques, des Mengeldichten 13, 15, 16 (Hadewijch I); des Mengeldichten 17-29 (Hadewijch II); cette Hadewijch II est une personne appartenant à l’entourage de Hadewijch ou ayant probablement vécu peu après elle et chez qui l’on décèle l’influence marquée de la mystique de la vacuité, exprimée, cependant, avec le langage de la mystique de l’amour ; c’est dans le Mengeldicht 21 que se trouvent les fameux vers : ‘Alle dinghe/sijn mi te inghe/Ic ben so wijt/Om een onghescepen/Hebbic begrepen/Jn eweghen tijt’ : ‘Toute chose/m’est trop étroite/Je suis si vaste/L’incréé/Je l’ai saisi/dans l’éternité.’ Il est d'ailleurs fort probable que la mystique de l'amour et celle de l'essence (telle qu'on la trouvera élaborée et poussée parfois au paroxysme par Eckhart quelques décennies plus tard) coexistaient du temps de Hadewijch.

Paul Mommaers, Hadewijch. Schrijfster, begijn, mystica. Averbode, Altiora, 1989, Cahiers voor levensverdieping nr 54 (une des meilleures introductions à Hadewijch ; existe aussi en traduction anglaise)

Veerle Fraeters et Frank Willaert, Hadewijch. Liederen. Met een reconstructie van de melodieën door Louis Peter Grijp. Historische Uitgeverij, Groningen, 2009 (Edition magnifique, pourvue de commentaires, des 45 Poèmes Strophiques de Hadewijch. Il y a quelques années, Louis Peter Grijp a découvert, en comparant le rythme des versets des Poèmes avec les mélodies des trouvères du Nord de la France de la première moitié du treizième siècle (parmi eux Thibaut de Champagne, Moniot d’Arras, Rogeret de Cambrai), ainsi que la séquence ‘Mariae praeconio’ et l’hymne cistercienne ‘Jhesu dulcis memoria’, tels qu’on les chantait en ce temps-là à Notre-Dame à Paris, les mélodies de 19 Poèmes Srophiques. Il nous livre les partitions de ces Poèmes Strophiques – que l’on appelle désormais ‘chansons’, comme dans le titre de ce livre ; 4 cds accompagnent le livre : on y trouve les textes, récités en moyen néerlandais, ou chantés, selon les partitions reconstruites par Louis Peter Grijp.

Texte original des Visions

De visioenen van Hadewych. Opnieuw uitgegeven door Dr. J. Van Mierlo, jun. S.J., S.V. De Vlaamsche Boekenhalle, Leuven-Gent-Mechelen, 1924-1925 ; Leuvense studiën en tekstuitgaven 10 ; 11) (fait partie de la première édition critique de toutes les œuvres de Hadewijch ; avec force notes et jusqu’à ce jour une œuvre de référence).

H.W.J.Vekeman, Het visioenenboek van Hadewijch, uitgegeven naar het handschrift 941 van de Bibliotheek van de Rijksuniversiteit Gent. Nijmegen/Brugge : Dekker & Van Vegt/Uitgeverij Orion, 1980 (texte, traduction et commentaire des Visions du manuscrit de Gand par un des savants les plus novateurs dans l’étude de Hadewijch)

Frank Willaert, Hadewijch. Visioenen. Vertaald door Imme Dros. Met een inleiding en teksteditie door Frank Willaert. 1996, Uitgeverij Prometheus/Bert Bakker Amsterdam (la meilleure édition des visions, avec une introduction pénétrante, un commentaire fouillé, une bibliographie exhaustive par Frank Willaert, le grand connaisseur de Hadewijch ; la traduction par Imme Dros est cependant décevante.)

Etudes concernant la Vème et VIème vision

Albert Brounts, ‘Hadewijch en de ketterij van het vijfde Visioen’, in : Handelingen van de Zuidnederlandse Maatschappij voor Taal- en Letterkunde en Geschiedenis 22 (1968), p. 15-78

H.W.J.Vekeman, ‘Die ontrouwe maectse so diep… Een nieuwe interpretatie van het vijfde Visioen van Hadewijch’, in De nieuwe taalgids 71 (1975), p. 385-409

Paul Mommaers, ‘Het VIe Visioen van Hadewych’, in Ons Geestelijk Erf 49 (1975), p. 3-17

H.W.J.Vekeman, ‘Angelus sive nuntius. Een interpretatie van het Visioenenboek van Hadewijch’, in Ons geestelijk erf 50 (1976), p. 225-259

B. Spaapen, ‘Hadewijch en het vijfde Visioen’. Série d’articles parus dans Ons geestelijk erf, 44 (1970), p. 7-44; 113-141; 335-404; 45 (1971), p. 129-178; 46 (1972), p. 113-199 ; l’auteur, voulant s’opposer à l’interprétation de Brounts, selon lequelle Hadewijch se serait avérée ‘hérétique’ par ses prises de position dans la cinquième vision, nous livre une étude passionnante du langage imagé de Hadewijch dans ses visions et ses poèmes.

Images et cosmologie

Joris Reynaert, De beeldspraak van Hadewijch. Tielt-Lannoo, 1981, (Studiën en Tekstuitgaven van Ons Geestelijk Erf, bezorgd door het Ruusbroecgenootschap, deel XXI) Etude approfondie des images qu’emploie Hadewijch dans ses textes, avec une quantité impressionnante de textes parallèles du 12ème siècle ; indispensable pour comprendre le langage des Visions.

Veerle Fraeters, Zwart. Over het negende visioen van Hadewijch. in: Karel Porteman, Werner Verbeke, Frank Willaert (eds.), Tegendraads genot, Peeters, Leuven, 1996, pag. 31-46 Etude fascinante de la neuvième vision de Hadewijch, qui prouve que chaque détail de cette vision, à première vue superflu ou d’ordre poétique, s’insère dans une logique, voulant distinguer les différents niveaux de l’expérience visionnaire, qui évolue depuis la raison discursive, représentée par la Reine Raison, accompagnée de la Timor Dei et la Discretio, et qui se trouve ‘dans’ l’esprit, jusque dans la connaissance dans l’intellectus, la vraie ‘Sapientia’, appartenant à la raison intuitive, qui mène ‘hors de l’esprit’ et à la fruition. Cette vision cherche donc à présenter, sous forme imagée, l’équilibre prôné par Hadewijch entre raison et amour, ‘savoir’, ‘sagesse’ et ‘expérience’, pour accéder à la fruition.