Le grain de blé

1

Imaginons un récit qui débute sur un petit chantier de construction dans une agglomération urbaine. Vingt ouvriers y travaillent dans une entente parfaite. Jusqu’au jour où l’ouvrier X (que nous appellerons M. Dubon) se fait voler son thermos par l’ouvrier Y (que nous appellerons M. Dufaux).

Loin de se fâcher, M. Dubon approuve le geste de M. Dufaux. En outre, il lui remet la somme de mille euros. Puis, touché par l’état d’indigence de M. Dufaux, il lui ouvre son compte en banque ; finalement, il lui donne accès à son coffre-fort.

Peu à peu, M. Dufaux dépouille M. Dubon de tous ses biens et se fait passer pour son bienfaiteur. Heureusement, à quelques chapitres de la fin, le lecteur découvre le vol commis par M. Dufaux, ainsi que sa supercherie, et l’auteur dépeint les scènes atroces de l’arrestation et de l’emprisonnement de M. Dufaux. Ensuite, le généreux M. Dubon (entre-temps décédé) se voit réhabilité : on exhume sa dépouille pour l’embaumer avant de l’exhiber au public.

Et puis, non, non – ce serait trop facile. Écrivons une autre histoire, moins invraisemblable, plus hilare.

Avant de poursuivre, toutefois, ajoutons deux précisons précieuses concernant MM. Dubon et Dufaux. Primo : M. Dufaux est marié, alors que M. Dubon est resté célibataire. Secundo, bien que MM. Dufaux et Dubon soient tous deux de corpulence mince, M. Dufaux – qui est gourmand – a tendance à prendre de l’embonpoint.

2

Un jour, donc, M. Dubon constate qu’on lui a volé son thermos. Suspectant M. Dufaux, il va à sa rencontre et lui demande ce qu’il est advenu de son thermos. Celui-ci s’indigne. Mais M. Dubon s’empare du thermos que M. Dufaux tient en main, l’inspecte longuement avant de le lui rendre.

« Quelle fâcheuse méprise » dit-il, « C’est bien ton thermos. N’est-ce pas le thermos que je t’ai offert l’autre jour ? »

« Oui, c’est bien ça, c’était un cadeau ! s’exclame M. Dufaux, et te rappelles-tu pourquoi tu me l’avais offert ? Parce que j’étais à court d’argent. Et aujourd’hui encore, d’ailleurs… »

M. Dubon fouille aussitôt dans ses poches et remet à M. Dufaux tout l’argent qu’il a sur lui. Mais comme M. Dufaux reste planté là sans rien dire, il l’invite à le rejoindre après le travail et à venir souper chez lui. Ce soir-là, M. Dubon lui remet tout l’argent qui lui reste.

Cependant, sur le point de quitter son collègue, M. Dufaux prend un air contrarié et dit :

« Dubon, je vais être franc avec toi : tout l’argent que tu m’as donné jusqu’ici, et Dieu sait si tu m’en as déjà donné… eh bien, ça ne suffit pas encore. »

M. Dubon lui promet de lui en rapporter encore plus le lendemain, sur le chantier.

Ce qu’il fit. A compter de ce jour-là, M. Dubon invita M. Dufaux chez lui tous les soirs. D’abord, ils prenaient un bon petit dîner ensemble, ensuite M. Dubon remettait tout l’argent qu’il avait sur lui à M. Dufaux et le lendemain, il lui glissait dans les poches tout ce qu’il avait encore pu grappiller par-ci par-là.

M. Dufaux se contentait d’empocher l’argent et d’avaler les repas, sans le moindre scrupule et sans jamais remercier M. Dubon.

Au bout d’un certain temps, M. Dubon remarqua que son collègue ne le saluait plus. Il se décida à lui demander des explications :

« Que se passe-t-il ? Tu sembles vouloir m’éviter. L’argent que je te donne ne te suffit-il toujours pas? Est-ce que tu crains qu’un jour je ne t’en donne plus ? Qu’à cela ne tienne ! Voici une procuration qui t’autorise à retirer de l’argent de mon compte en banque. Prends-en autant qu’il t’en faudra. »

Et M. Dubon ajouta, en lui tendant une petite clef :

« Prends ça, c’est la clef de mon coffre-fort. Elle te servira à arrondir tes rentrées. »

M. Dufaux accepta la clef et la procuration sans se poser de questions. Il fit faire plusieurs exemplaires de la clé. Il les distribua à ses proches, qui se précipitèrent aussitôt à la banque. Désormais, le clan de M. Dufaux alla tous les jours vider le compte en banque et le coffre-fort de M. Dubon. Et comme, chaque jour, les proches de M. Dufaux devaient faire la queue devant l’agence, celui-ci finit par s’en plaindre auprès de M. Dubon qui en fut fort attristé. Il lui promit de prendre congé le lendemain pour résoudre le problème, revint le surlendemain au travail et annonça fièrement à M. Dufaux :

« Écoute, j’ai passé une nuit blanche à y réfléchir, mais ma décision est prise ; elle va te soulager, toi et les tiens. J’ai résilié mon coffre-fort et j’ai versé toute ma fortune sur mon compte en banque. Ainsi, il te suffira de prélever l’argent directement sur mon compte. Et ce n’est pas tout. J’autorise quiconque à opérer des retraits d’argent, même des personnes étrangères à ta famille. Ainsi, fini ces longues files d’attente qui fatiguaient tes proches. Qu’en penses-tu ? »

« Bien. C’est pas mal. Merci quand même », lui répondit M. Dufaux.

À compter de ce jour-là, on assista à un incessant va-et-vient entre le chantier et la banque : du matin au soir on voyait la famille et les amis de M. Dufaux passer de la porte de l’agence au chantier et du chantier à l’agence. M. Dufaux passait ses journées à compter ses recettes. Il dépensait une partie de sa fortune pour les siens, en économisait une autre et investissait le reste dans l’achat de maisons et d’obligations.

3

Bientôt le directeur de l’agence, M. Ducharme, informé de la fortune croissante de M. Dufaux, le persuada de lui confier son argent. Les transactions financières entre le banquier et l’ouvrier ayant pris des proportions importantes, M. Ducharme venait chaque jour sur le chantier négocier avec M. Dufaux.

Quelque temps plus tard, M. Ducharme s’installa carrément en bordure de chantier. Il y campait dans une petite tente, bravant la pluie et la boue.

M. Dubon, ravi de la réussite financière de son ami M. Dufaux, mais scandalisé par les conditions de travail de ce pauvre M. Ducharme, proposa à ce dernier de lui bâtir un bel édifice. Le banquier accepta. Quelques mois plus tard, M. Ducharme s’installa dans sa nouvelle agence, construite aux frais de M. Dubon et située à deux pas du chantier. M. Ducharme y employait une dizaine de collaborateurs chargés de la gestion des finances de M. Dufaux.

Ensuite, M. Dubon fit également construire à proximité du chantier un modeste pavillon pour M. Dufaux, afin qu’il s’y repose de ses longues et pénibles tractations financières. Et comme il ne supportait pas l’idée que M. Dufaux vive seul dans ce pavillon, il en fit construire un deuxième plus grand encore, à côté du premier, pour que M. Dufaux puisse y vivre avec sa famille, tout en demeurant proche à la fois du chantier et de son banquier.

« Comme ça, cher ami, lui expliqua M. Dubon, tu pourrais au moins te distraire de temps en temps, au lieu de te surmener sans jamais jouir du fruit de tes efforts et de tes revenus. »

Cependant, alors que M. Dubon se ruinait pour son ami, M. Dufaux, lui, commençait à s’inquiéter.

« Pourquoi M. Dubon me procure-t-il tout cet argent ? » pensa-t-il. « Il doit avoir un mobile secret. Il semble vouloir me refiler tout son argent pour que je le gère à sa place. Quelle corvée de devoir s’occuper de la fortune d’autrui ! Quels tracas! - il faudra éclaircir cette situation au plus vite. D’ailleurs, si cet argent m’appartient réellement, comme le prétend M. Dubon, je voudrais pouvoir en faire ce qui me plaît, sans plus me sentir redevable à son égard. »

Le lendemain, il invita M. Dubon à passer à l’agence. Il lui présenta M. Sarrange, un employé de la banque. Ils ressortirent de l’agence, et alors qu’ils s’éloignaient, M. Dufaux expliqua enfin sa démarche insolite :

« Tu vois l’employé que je viens de te présenter, mon cher Dubon ? Eh bien, je viens de lui offrir une modeste rétribution pour qu’il efface ton nom de ton compte en banque, et il a eu l’amabilité de le remplacer par le mien. Bientôt, on ne se rappellera même plus qu’un jour, tu avais un compte en banque et un coffre-fort à cette agence. Et puis, tu sais, au fond, cela m’agace de devoir chaque jour courir chez toi pour prendre un minable repas et fouiller ta maison pour quelques centaines d’euros. Cela me gâte l’appétit. À l’avenir, contente-toi de convertir le coût de tes repas en argent et de verser cette somme sur mon compte. Inspecte une dernière fois ta maison de fond en comble et dépose tout l’argent que tu trouveras sur mon compte en banque. C’est ce qu’il y a de plus simple à faire, ne trouves-tu pas ? »

« Bien sûr, tu as raison », répliqua M. Dubon, et il se hâta de rentrer chez lui, fouilla sa maison, rassembla tout son argent, calcula les sommes qu’il dépensait pour régaler M. Dufaux et versa le montant sur son compte en banque.

Après avoir accompli toutes ces démarches, M. Dubon revint chez M. Dufaux. Ce dernier lui remit un papier, l’intimant de le lire sur-le-champ. Le document était recouvert de graphiques et de colonnes de chiffres incompréhensibles.

« Tant qu’on y est, tirons les choses au clair », expliqua M. Dufaux. «A qui appartient ma fortune ? A moi ? À toi ? Si je déduis de ce que je possède la somme que tu m’as prêtée au début, il me reste encore 99,9 % de ma fortune actuelle. Tu ne m’as donc prêté que 0,1 % de ma fortune. D’autre part, il est vrai que, si au départ, tu ne m’avais pas donné cet argent, je n’aurais jamais gagné les 99,9 % que je possède aujourd’hui. C’est le défaut de la cuirasse, tu vois. Il pourrait te venir à l’esprit de me réclamer tout mon argent, sous prétexte que je te dois tout ce que je possède. Ainsi tu pourrais, du jour au lendemain, me dépouiller de tous mes biens. »

M. Dubon resta interloqué, mais M. Dufaux s’empressa de le rassurer.

« Heureusement, nous avons trouvé, M. Ducharme et moi, une solution au problème. Elle est toute simple : tu m’as autorisé à emprunter de l’argent sur ton compte en banque comme si j’étais toi. À vrai dire, tu ne m’as pas donné d’argent - loin s’en faut ! - c’est moi qui me le suis procuré là où je le trouvais... et c’était sur mon compte en banque à moi. Dès que je l’empruntais, dès que je l’empoignais, cet argent m’appartenait aussitôt de plein droit, même si, au début, il était inscrit à ton nom. Mais, comme je te l’ai déjà expliqué, personne ne se souviendra que le compte qui porte maintenant mon nom portait jadis le tien. »

« Et cela signifierait donc… »

« En somme, cela signifie que tout ce que je possède, je le possède dans son intégralité, que je l’ai toujours possédé et que je le posséderai à jamais. »

M. Dubon, ébahi par le génie financier de son ami, le félicita pour son raisonnement infaillible.

« C’est vrai, au fond, cet argent t’appartient. Je te le donne et tu te l’appropries. Tout l’argent que tu t’appropries t’appartient du fait même que tu te l’es approprié. Plus tu te l’approprieras, plus tu t’enrichiras, plus je donnerai, plus je m’appauvrirai... »

« Je te soupçonne, cher Dubon, d’avoir toujours voulu cela. »

« En effet. »

« Alors écoute… Tout à l’heure, en discutant avec M. Ducharme, j’ai essayé de le persuader de te remettre au moins 0,1 % de ma fortune. Mais il m’a fait comprendre que ce serait une grave erreur. Car ma fortune actuelle ne représente rien comparé à ce qu’elle sera après l’investissement que je projette de faire et qui me rapportera dix mille fois ma mise ! Malheureusement, il se pourrait aussi que cette affaire tourne mal... et que je me retrouve sans le sou. Il vaudrait donc mieux investir tout ce que j’ai, sauf le 0,1 % que je désirais te rendre, car cette modique somme me permettra de survivre si jamais cet investissement ne devait pas rapporter…. Désolé, mais cet argent, je ne pourrai pas te le rendre. »

« Cela me paraît raisonnable », répondit M. Dubon.

« Dans ce cas-là, renchérit M. Dufaux – et il lui tendit le document couvert de colonnes de chiffres - , il serait utile de signer ce petit papier. Dans cette déclaration, je confirme t’avoir donné toutes ces sommes d’argent et je m’engage à ne plus jamais te les réclamer. J’ai déjà signé… Signe. On ne posera plus de questions sur l’argent que tu m’as prêté. Au contraire, on croira que c’est moi qui t’ai donné cet argent, et que c’est toi qui l’as gaspillé – ce qui explique pourquoi tu as l’air d’un pauvre bougre mal fagoté…»

« Oh, c’est ingénieux ! » rétorqua M. Dubon.

« N’est-ce pas ? Alors signe, veux-tu ? Ce document dissipera à jamais tout doute sur l’origine de mon argent. Et n’était-ce pas justement ce que tu voulais ? »

« Si, répondit son ami, tout à fait, tout à fait ! »

Tout heureux que M. Dufaux eût si bien arrangé les affaires, M. Dubon signa le papier, attestant par là même que M. Dufaux lui avait prêté d’effarantes sommes d’argent.

4

Quelques jours plus tard, une effervescence inhabituelle régnait dans l’agence bancaire. M. s’inquiéta : M. Dufaux aurait-il perdu sa fortune ? Ce prétendu placement en or aurait-il déçu ses attentes ? La mort dans l’âme, M. Dubon décida pourtant de patienter. Au bout de deux longues semaines, n’y tenant plus, il alla voir son ami.

Il s’aperçut que l’agence bancaire et l’annexe où logeaient M. Dufaux et les siens avaient été clôturées. Au-dessus de l’agence, une enseigne en caractères géants exhibait sa nouvelle condition : « DUFAUX. ENTREPRENEUR ».

Un ouvrier, précipitamment sorti du chantier de construction tout proche, bouscula M. Dubon.

« Sacré Dubon », s’écria-t-il, « je ne t’avais même pas reconnu ! Ah, tu ne connais pas la dernière : il y a quelques semaines, M. Dufaux est allé voir l’entrepreneur du coin, pour lui racheter son entreprise et reprendre toutes ses affaires. Et voilà qu’il a décidé de se lancer dans les affaires bancaires. Il nous a convoqués dans la baraque de l’ancien entrepreneur et nous a exposé ses intentions : « J’en ai marre de ces petites affaires minables. Maintenant, je veux passer à des choses sérieuses. » Il a ensuite décrété qu’il n’avait plus besoin de nous, et nous a tous licenciés. »

« Quelle ascension fulgurante ! », s’exclama M. Dubon, « mais toi, te voilà sans travail… »

« Non, quelle aubaine pour nous », dit l’ouvrier. « M. Dufaux nous a tous donné un beau petit magot en guise de prime de départ. De quoi frimer dans une belle bagnole, se payer des vacances exotiques et même s’offrir la maison de nos rêves… »

Et lorsque M. Dubon lui demanda où il irait travailler, l’ouvrier s’esclaffa :

« Travailler ? On verra. Pour l’instant, profitons de notre pactole ! On l’a bien mérité, après toutes ces années de travail ingrat ! »

Et l’ouvrier s’en alla sautillant et riant comme un ivrogne.

Lorsque M. Dubon arriva près du chantier, il remarqua qu’on avait dressé une enceinte. À l’extérieur, des ouvriers damaient le sol et coulaient le béton, alors que sur le vaste terrain à l’intérieur, d’autres équipes d’ouvriers humidifiaient et fertilisaient la terre avant d’y planter des arbustes. En un clin d’œil, ce chantier, jadis si sale et boueux, fut transformé en une vaste esplanade verdoyante, traversée par une allée bordée de beaux arbustes ; d’un côté, on avait aménagé un parking et de l’autre, un petit parc aéré. Le pâté de maisons de maître qui entouraient le chantier avait été complètement rasé. Tout le périmètre de l’ancien chantier faisait désormais partie de la nouvelle propriété de M. Dufaux, que longeait un mur perforé de trous de formes diverses.

M. Dubon regarda par l’un de ces trous et il vit son ami M. Dufaux s’avancer vers lui tandis qu’il écoutait d’un air sérieux les deux personnes qui l’accompagnaient: son banquier Ducharme et le boursier Duculot. De temps en temps, M. Dufaux hochait la tête, imposait le silence à ses conseillers d’un geste de la main avant de dicter quelques mots à des coursiers qui, accourus de loin, s’empressaient de les noter et de les porter ensuite à l’agence bancaire.

Soudain, M. Dufaux buta contre une touffe d’herbe, trébucha et tomba dans le petit fossé qui séparait le terrain du mur d’enceinte. En se relevant, il vit la tête de M. Dubon qui dépassait d’une trouée. Sur le coup, il resta pantois.

« Suis-je si mal vêtu, si mal rasé ? Ai-je l’air d’un pauvre diable, d’un marginal ? », se dit-il.

Bientôt, il revint à la réalité : ce qu’il avait en face de lui, ce n’était pas un miroir, mais bien un être de chair et de sang.

« Vous êtes Monsieur Dubon, si je ne m’abuse ? Tiens, c’est curieux… Il faudra colmater cette brèche », dit-il à un de ses acolytes.

Il s’approcha de M. Dubon, mit sa main dans l’orifice, palpa sa veste, la renifla avec une grimace de dégoût.

« Je parie que tu viens encore me réclamer de l’argent », lança-t-il à M. Dubon, « rappelle-toi ce qu’on avait convenu… »

Mais comme M. Dubon ne bougeait toujours pas, il crut s’être mépris.

« Non, ce n’est pas M. Dubon… »

Suspectant alors que l’homme qu’il avait en face de lui tentait une ultime démarche pour empêcher la destruction imminente de sa maison (au loin, on entendait des grues en plein travail de démolition), M. Dufaux enchaîna :

« Tu n’as qu’à lire les règlements. Ta petite maison n’a plus aucune raison d’être. On va la raser, comme toutes ces affreuses maisons qui me gâtent la vue depuis ma villa. Prends-toi un avocat, va au tribunal…. Mais ça ne te rapportera rien. Bientôt, toute la ville m’appartiendra ! Ca te laisse perplexe ?… Allez, file, et dis à tes amis que si l’un d’eux ose encore se coller à mon mur, j’enverrai la police à ses trousses. »

« Tiens », conclut M. Dufaux, « aujourd’hui, je suis de bonne composition», et il lança une pièce  d’argent qui roula jusqu’auprès de M. Dubon. Mais comme celui-ci était littéralement coincé dans le trou du mur, il fut dans l’incapacité de la repêcher.

MM. Ducharme et Duculot furent troublés par la ressemblance frappante entre MM. Dubon et Dufaux. Devaient-ils voler au secours de M. Dufaux, qui paraissait sincèrement affligé par la conduite ingrate de cet ouvrier hors les murs ? Ou devaient-ils au contraire consoler l’autre homme, visiblement accablé par les mots durs de M. Dufaux ?

Ils restèrent immobiles durant quelques instants. Soudain, M. Dufaux tourna les talons, ses associés lui emboîtèrent le pas et ils se remirent à discuter, tout en s’éloignant du mur.

5

M. Dufaux et ses deux conseillers avaient terminé leurs discussions depuis longtemps et s’étaient retirés dans la maison de celui-ci, tandis que M. Dubon demeurait là, blotti contre le mur.

Heureusement, le lieu où il se trouvait lui procurait une vue aisée sur la maison du nouvel entrepreneur. Après quelque temps, il vit la famille de M. Dufaux qui entrait dans la salle à manger. On y dîna. M. Dufaux était assis en tête de table, flanqué de M. Ducharme et de M. Duculot. Plus loin, on avait dressé une table pour sa femme et ses enfants. À la cuisine, deux femmes s’affairaient devant une immense table, chargée de plats et de vaisselle. Un policier faisait les cent pas devant la porte de la cuisine, un autre était posté devant la maison ; d’autres encore patrouillaient devant la majestueuse grille d’entrée du domaine.

Voir son ami dans cette belle et grande demeure, sous cette gigantesque plaque de marbre illuminée qu’on venait d’installer et qui surplombait sa maison et qui signalait ses nouvelles occupations : « DUFAUX. ENTREPRENEUR. BOURSIER. BANQUIER » - cela émouvait M. Dubon.

« Je lui laisserai une petite somme pour le cas où sa chance tournerait », se dit-il, « mais est-ce nécessaire ? Sa détermination féroce à ne pas se faire ôter le pain de la bouche lui vaudra un avenir prospère. Alors, pourquoi encore l’aider ? Quelle humiliation pour M. Dufaux, lui, en passe de devenir un homme d’affaires accompli.... »

M. Dubon eut du mal à contenir sa joie. Il écrivit aussitôt sur un bout de papier qu’il léguait tous ses biens à M. Dufaux et glissa le testament improvisé dans un creux du mur.

Scrutant la famille Dufaux par une lézarde juste à hauteur des yeux – un domestique avait débarrassé la table, M. Dufaux jouait avec ses enfants avant de les envoyer au lit, puis recommença à discuter affaires avec ses conseillers – M. Dubon finit par s’assoupir. Il frissonnait de temps à autre, alors que la nuit tombait. Mais il souriait chaque fois qu’il repensait à la belle situation que M. Dufaux s’était forgée. Il en retirait une telle satisfaction qu’il ne sentait pas le froid lui glacer les membres. Il se colla au mur, la tête légèrement inclinée, contemplant le bonheur serein de son ami.

Le lendemain matin, les gardes chargés de la sécurité découvrirent un homme mort, collé au mur de l’enceinte. Ils téléphonèrent à M. Dufaux, qui se fâcha qu’on le dérangeât pour de « pareilles bêtises » et fit appel à la police, lui intimant de renforcer sa sécurité, constamment menacée par des voyeurs et des cambrioleurs.

Comme on éprouva de la peine à identifier le cadavre (M. Dubon, amaigri par le jeûne, le visage contusionné dans son agonie, était devenu méconnaissable) et comme personne ne le réclama, on le fit transporter à la morgue communale.

6

Quelques jours plus tard, lorsqu’on eut enfin identifié le défunt, M. Dufaux fut informé du décès de son ami. On lui montra le petit papier que M. Dubon avait glissé dans une crevasse du mur.

Comme il y était inscrit que M. Dubon lui léguait tous ses biens, M. Dufaux en déduisit que son ami possédait encore de l’argent. Il se précipita à la morgue. On avait déposé la dépouille de M. Dubon sur une table à tréteaux dans une grande salle froide. M. Dufaux fouilla dans les poches de M. Dubon. N’y trouvant rien, il lui retira ses bas et inspecta le moindre repli de ses vêtements. Il demanda alors au gardien d’aller lui chercher quelques effets personnels qu’il avait laissés au bureau.

Une fois l’homme parti, M. Dufaux déshabilla complètement son ami. Il se pouvait que, sur les épaules, sur la poitrine, sous les aisselles, sur la plante des pieds, sur le crâne, il découvrît un code chiffré qui lui donnerait accès à la plus grosse partie de la fortune de M. Dubon. Mais M. Dufaux eut beau inspecter le corps dans tous les sens, il dut se rendre à l’évidence : il ne recelait aucun indice.

« S’il me fait savoir qu’il me lègue tous ses biens, veut-il dire par là qu’il m’offre aussi son corps? »

Déjà, M. Dufaux imaginait comment replacer le corps de M. Dubon là où il avait été découvert, contre l’enceinte, mais sous les traits d’une statue.

« Cela ne manquerait pas d’attirer l’attention des touristes. Je ferai fidèlement reproduire la scène de sa mort. Un homme accolé à l’enceinte de son ancien lieu de travail, voulant y rester en dépit du froid glacial, quel magnifique symbole de l’attachement de l’ouvrier à son employeur ! En entrant par la grande porte de ma propriété, les touristes pourront voir à leur gauche les vestiges de mon ancien domaine: un chantier obscur et hostile, où les ouvriers mouraient au travail. Ils comprendront qu’ils doivent leur richesse et leur confort au travail ingrat et assidu d’un seul homme, jadis ouvrier pauvre et méprisable mais qui, grâce à son envie de progresser, est devenu un entrepreneur prospère et respecté. Ainsi, on saura que c’est moi, M. Dufaux, qui ai oblitéré le passé, qui ai rendu la liberté aux opprimés. On louera mon désir d’émancipation, mon goût artistique... »

M. Dufaux chassa aussitôt cette séduisante idée de son esprit et soudain pris d’un accès de colère, il s’approcha de M. Dubon et lui susurra dans le creux de l’oreille:

« A quoi bon m’offrir toute ta fortune si je ne sais d’où elle provient et si je dois me contenter d’un compte en banque qui produit de l’argent à volonté, certes, mais pour combien de temps encore ?»

Comme, juste à ce moment-là, le gardien signala sa présence par un bruit de porte, M. Dufaux se tut, recouvrit le corps de son ami d’une bâche en plastique et se hâta de rentrer chez lui.

Là, il chercha un autre moyen d’identifier la source de la fortune de M. Dubon.

« Si je n’ai rien trouvé dans ses vêtements ou sur son corps, c’est que l’indice se cache sans doute dans son ancienne maison. »

Malheureusement, en aménageant son nouveau domaine, M. Dufaux avait fait raser tout ce qu’il y avait trouvé : baraques, cabanes, réduits, toilettes... Néanmoins, M. Dufaux fit faire des recherches. On sonda le terrain, on creusa la terre par endroits, mais plus aucune trace de la maison de M. Dubon. Où était donc passée sa fortune ?

« Il suffit d’aller rechercher les versements effectués sur son ancien compte et de remonter jusqu’à la source. Pourquoi n’y ai-je pas pensé plus tôt ? »

M. Dufaux se hâta d’aller à la banque. Mais depuis que M. Sarrange s’était laissé soudoyer pour changer le nom du titulaire du compte, l’ordinateur de la banque se limitait à mentionner les retraits opérés sur le compte et passait sous silence les versements qui y avaient été effectués par M. Dubon.

À en croire les listes des opérations, le compte en banque de M. Dubon était miraculeux: jamais on ne prenait la peine de l’alimenter et pourtant, il portait des fruits en abondance. M. Dufaux ordonna qu’on soumette l’ordinateur à un examen approfondi. Mais comme cet examen prendrait plusieurs mois, il se voyait déjà réduit à la pauvreté si, un jour, son compte tarissait.

Son angoisse de se voir à nouveau démuni, et peut-être même rétrogradé à son ancien état d’ouvrier, alterna avec une rage aveugle contre son ami finalement si peu fiable :

« M. Dubon m’a offert de l’argent et s’est fait passer pour mon bienfaiteur. En réalité, il s’est moqué de moi. Il m’a rendu tributaire de lui, à tel point qu’il lui a suffi de disparaître pour m’affoler à jamais. Il visait à m’infliger cette peur terrible de redevenir indigent dès notre première rencontre. C’était un homme sinistre et calculateur. Mais je ne marche pas ! Je découvrirai où se cache le flot d’argent avec lequel il m’a subjugué et puis, j’en finirai avec lui... »

7

Quelques mois plus tard, M. Dufaux se rendit d’un pas résolu à la banque. Il s’attendait à ce que l’imprimante lui livre enfin les listes tant attendues. Mais elle ne produisit que des pages vierges.

M. Sarrange, entre-temps devenu responsable du logiciel de la banque, était assis à côté de M. Ducharme.

« Il y a près d’un an », dit M. Sarrange, en s’adressant à M. Dufaux, « vous m’avez offert un peu d’argent pour changer l’intitulé d’un compte en banque. Une démarche, en soi, parfaitement légale. Votre ordre, je ne l’ai exécuté qu’à moitié. Ainsi, la centrale n’a jamais reçu vos données. Cela me permettait d’avoir accès à votre compte en banque et d’emprunter de temps en temps seulement – j’insiste - une petit somme d’argent...Vous savez, moi, j’ai des enfants à nourrir, et mon ex-femme me réclame tous les mois une solide pension alimentaire.. »

« Monsieur Sarrange », dit M. Dufaux, « expliquez-nous plutôt ce qui se passe avec cet ordinateur ! »

« Ce n’est pas l’ordinateur qui est en cause, M. Dufaux. Ce compte en banque mène sa propre existence, échappant à tous les réseaux de contrôle de la banque. Impossible de chiffrer avec exactitude combien on y verse, ni combien il rapporte, et ce depuis qu’il existe... »

Bien que déçu et à la fois enragé, M. Dufaux se rendit compte qu’il ne pouvait en vouloir à ce pauvre employé.

« Cet homme est ingénieux et créatif », se dit-il, « je l’engagerai. »

Le fait d’avoir déniché un homme à sa hauteur tempéra donc la rage de M. Dufaux.

« Descendons », dit-il.

On descendit dans la salle des coffres-forts.

« Ouvrez-le. »

On ouvrit le coffre-fort de M. Dubon.

« Inspectez-le. »

On inspecta les parois: elles étaient lisses, intactes, d’un blanc immaculé. On y plongea les bras, on tâta des doigts toute la superficie. Mais on ne trouva aucun orifice, aucune perforation qui débouchât sur les coffres-forts voisins, et aucun double fond. Après quoi, on inspecta les coffres-forts contigus. Mais, là non plus, on ne découvrit rien qui pût expliquer pourquoi, à longueur de journée, le coffre-fort de M. Dubon avait contenu assez d’argent pour pourvoir, des mois durant, aux besoins de tous les membres de la famille de M. Dufaux.

« N’avez-vous pas une liste des personnes qui ont eu accès à ce coffre-fort ? », essaya M. Dufaux.

« Hélas », répondit M . Ducharme, « On laisse entrer quiconque nous montre sa clef. C’était la règle à l’époque où votre famille avait accès au coffre-fort, et elle n’a pas changé depuis. »

Toutes ces tentatives ne menèrent donc à rien. Impossible de détecter la source qui inlassablement avait alimenté le compte en banque et le coffre-fort de M. Dubon.

De retour à la maison, M. Dufaux engagea une agence de communication. Il voulait retrouver la famille de M. Dubon et l’interroger sur les possessions de son ami défunt.

Dans un  communiqué diffusé à la télévision juste avant le journal du soir, M. Dufaux déplorait le décès inopiné d’un de ses meilleurs ouvriers et insinuait qu’on punirait l’agent, chargé de surveiller l’enceinte, qui avait manqué à son devoir. Par la même occasion, M. Dufaux laissait sous-entendre que M. Dubon, ouvrier exemplaire s’il en était, avait amassé une petite fortune qu’il fallait partager équitablement entre les membres de sa famille.

8

À peine ce message fut-il diffusé qu’une foule de personnes se présentèrent chez M. Dufaux. Toutes prétendaient faire partie de la famille de M. Dubon; elles furent toutes démasquées comme fausses prétendantes aux biens de M. Dubon, à l’exception d’une vieille petite femme qui, à peine entrée dans le bureau de M. Dufaux, se prosterna devant lui.

« C’est bien vous ! », s’exclama-t-elle en sanglotant, « Ah, quelle cruelle ironie que mon fils s’appellât M. Dubon ! C’est plutôt vous qui méritez son nom ! Vous, un homme riche et puissant, vous vous apitoyez sur le sort de mon fils, qui n’était qu’un petit ouvrier sans le sou ! Oh non. Ne me parlez pas d’argent ! - je n’en accepterai sous aucune condition. Vous avez veillé sur mon fils du matin au soir. Cela, je le sais. Et maintenant qu’il est mort, vous êtes prêt à distribuer de l’argent à sa famille ! Vous êtes un ange ! Quelle bonté ! »

Elle se redressa, chancelante, et poursuivit :

« J’ai bien écouté votre message. Et je n’y crois pas.  Mon fils n’a pas légué de grosse fortune. Il était paresseux par nature, sournois… et criblé de dettes par-dessus le marché. Pour preuve : il n’a laissé qu’une toute petite somme qui suffira à peine pour payer ses funérailles. Vous ne vous êtes jamais lassé de lui procurer de l’argent en abondance – argent qu’il ne méritait pas ! »

M. Dufaux s’apprêtait à mettre cette vieille sotte à la porte, lorsque celle-ci s’avança vers lui et lui remit une lettre, signée par M. Dubon, et qui contenait une liste détaillée de tous les comptes bancaires de ce dernier. Au bas de la lettre, M. Dubon avait griffonné ces quelques mots :

« Cher ami, tu as pris peur, n’est-ce pas ! Tu te voyais déjà démuni, pauvre à jamais ! Horreur, tourmente, la honte, l’enfer ! Calme-toi ! Vois-tu, les choses finissent toujours par s’arranger. Sers-toi en toute sérénité, comme d’habitude. Voir la liste ci-jointe : il suffit d’y aller et d’empocher. Tout à toi. Je t’embrasse. »

M. Dufaux s’en alla sur-le-champ vider les comptes indiqués sur la liste avant de les clôturer. Lorsqu’il rentra à la maison avec ses malles remplies d’argent et qu’il les déposa sur son bureau, l’une d’elles s’ouvrit. Des milliers de billets de banque, frémissant de joie d’enfin avoir retrouvé leur vrai propriétaire, ruisselèrent aussitôt sur le bureau et sur le sol. Un cri étouffé s’échappa d’en dessous du bureau. M. Dufaux se pencha ; et il vit la mère Dubon agenouillée, saisissant chaque billet d’argent et le couvrant de baisers passionnés.

« J’avais bien vu », s’écria-t-elle, « Vous vouliez dépenser tout cet argent pour mon malheur de fils. A peine avez-vous compris que sa mère vivait dans le dénuement que vous vous êtes empressé de dévaliser vos comptes pour subvenir à ses besoins. Quelle différence avec mon fils, qui ne m’a jamais donné un euro. Non, cher Monsieur, non et non, jamais je n’accepterai votre argent. »

Elle se releva et se mit à compter frénétiquement les billets.

« Ah, quelle joie ! Voyons, cela fait mille, dix fois mille : cent mille, dix fois cent mille font… »

Elle s’était déjà emparée de la calculatrice, s’installa à une petite table accoudée au bureau qu’elle avait préalablement déblayée.

« Vous aviez l’intention d’investir des milliards pour les funérailles de mon fils, n’est-ce pas ? », dit-elle d’une voix douce, empreinte de reproche maternel. « Vraiment, là, vous exagérez. N’en faites pas tant ! Gardez cet argent pour vous. » - et elle lui donna la plus grosse partie de l’argent qu’elle avait rassemblée en petits paquets d’un million sur son bureau. Puis, en prenant délicatement un billet de mille euros :

« Je vous en conjure: ne dépensez que cela pour son enterrement. Il ne vous en voudra pas.»

Peu après, Mme Dubon s’installa dans le bureau de M. Dufaux et devint sa secrétaire de direction.

9

Un jour que Mme Dubon était sortie pour accomplir sa tournée quotidienne des banques, M. Dufaux fut contacté par le service communal dont dépendait la morgue. Il fallait au plus vite régler le sort de M. Dubon ou plus exactement de sa dépouille qui reposait dans cette même morgue et était à tout le moins encombrante.

Comme on avait appris que la mère de M. Dubon demeurait chez M. Dufaux, on le pria de lui rappeler son devoir de parent. A défaut, la commune se verrait contrainte de lui imputer, à lui, M. Dufaux, les frais d’enterrement public de M. Dubon.

L’ultimatum lancé par les autorités communales fit fulminer M. Dufaux. Il leur écrivit une longue lettre dans laquelle il exigeait la restitution inconditionnelle et intégrale des vêtements de M. Dubon: « Monsieur Dubon n’était-il pas un de mes ouvriers que je chérissais et n’est-il pas mort en tenue de travail officielle – laquelle, par conséquent, me revient de plein droit ? » Ensuite, il insista pour qu’on réalise un plâtre du défunt. « Ma demande est inhabituelle, certes », expliqua-t-il, « mais je pourrai ainsi utiliser ce plâtre pour en faire un buste que j’exposerai dans un musée dédié à l’histoire ouvrière de la région. »

« Il est assez logique », ajouta-t-il, « que quand une personne meurt, on partage ses possessions entre ses héritiers. Et qu’on demande à ces mêmes héritiers de se charger des funérailles. Après de longues recherches, nous avons en effet retrouvé une dame âgée qui, certes, n’a plus toute sa tête, mais qui prétend être la mère de feu mon ouvrier. Cette dame m’a réclamé l’héritage de son fils. Je le lui ai remis, en bonne et due forme, il va de soi.

« Malheureusement, mon regretté ouvrier lui a légué une somme dérisoire (50 euros) - à peine de quoi se payer un petit dîner au restaurant. Mme Dubon – autrement dit la mère du défunt – m’a remis un cinquième de cette somme, soit 10 euros, croyant qu’ils suffiraient à payer l’enterrement de son fils. Quelle grossière méprise !

« J’ai entre-temps engagé Mme Dubon dans mon entreprise. S’il est vrai qu’elle gagne bien sa vie (elle ne fait presque rien), j’estime que ce n’est pas à elle de payer pour l’imprudence de son fils, qui, par une nuit glaciale, est venu se coller contre l’enceinte de son lieu de travail, qui ne l’était d’ailleurs plus. Une conduite que je qualifierais d’inacceptable, de scandaleuse, d’imprudente, de suicidaire même.

« Bon, et donc, bien qu’étant l’héritière de la fortune de son fils, Mme Dubon n’est donc pas en état de lui assurer un enterrement décent. Vous dites qu’il est de mon devoir de payer si l’héritière se désiste. Ah, quelle audace ! Je vous ferai remarquer, Cher Monsieur, Chère Madame, que je viens d’engager des employés, des laborantins et des ingénieurs électroniciens qui m’aideront à mener à bien la reconversion de mon entreprise. J’ai l’intention de me lancer à la conquête du marché des microprocesseurs. Les prévisions de gains sont particulièrement alléchantes !

« Comme je ne bénéficie d’aucune subvention de l’Etat et que, chaque mois, je suis contraint de payer des sommes exorbitantes (impôts sur mes gains et mes propriétés, charges sociales, etc.), je préfère consacrer le peu d’argent liquide qu’il me reste au paiement de mes employés (réclamant, et c’est bien logique, un salaire très, très élevé) plutôt qu’aux funérailles d’un ouvrier gentil et bonhomme mais qui était inapte au travail.

« J’ai envisagé de puiser dans mes fonds propres, mais je ne possède rien sinon mon entreprise. Moi et mon entreprise, nous ne faisons qu’un. Souvent nous devons donc, ma famille et moi, nous imposer des restrictions budgétaires pour notre vie privée: réduire la nourriture au strict minimum, ne pas gaspiller l’eau, lésiner sur les fournitures scolaires pour les enfants, ne prendre qu’un bain par jour, ne jamais partir en voyage à l’étranger, sauf une fois, pendant les vacances scolaires, un saut à la côte car, vous en conviendrez, nos enfants aussi ont droit à leurs vacances (et à un bain de soleil, de temps en temps) !

Notre situation financière, pour tout vous dire, est désastreuse. Nous devons gratter chaque sou... C’est bien pire que l’austérité choisie, la rigueur, l’épargne, c’est la pauvreté involontaire, permanente et humiliante, Madame, Monsieur. Le soussigné vous prie donc avec insistance, et en faisant appel à votre sens d’humanité, à votre pitié même, d’envisager une aide communale, visant à procurer à mon ex-ouvrier M. Dubon l’enterrement qu’il mérite. Aide équivalente, il va de soi, à une somme consistante, que vous me remettrez. Signé: Monsieur Dufaux, et, Témoin Privilégié de la Situation Désastreuse de Monsieur Dufaux, Monsieur Bonnefoy, Comptable auprès de Monsieur Dufaux. »

L’employé de la commune, Monsieur Dunaif, en charge du dossier, fut très touché par cette missive pleine de bons sentiments. Il ne se lassa pas de la relire. Il y humait une humanité et une douceur qui lui allaient droit au cœur. Il plaida la cause de M. Dufaux avec une telle ferveur que les responsables de la commune offrirent de payer les frais correspondant à un enterrement de quatrième classe.

M. Dunaif se chargea même d’aller remettre en personne les vêtements du défunt que M. Dufaux avait réclamés. Et après les funérailles, M. Dunaif entama avec M. Dufaux une correspondance faite de petits mots gentils et touchants par lesquels il lui témoignait sa reconnaissance et lui réitérait la haute estime qu’il lui portait.

Après plusieurs mois de correspondance, M. Dunaif, las des mesquineries et du manque de générosité de la commune, sollicita un emploi auprès de M. Dufaux. Celui-ci l’accueillit à bras ouverts, d’autant plus que M. Dunaif était un homme bon, doux, très sensible à la misère des autres et se fiant aveuglément aux apparences.

M. Dunaif se sentait parfaitement à l’aise chez son nouvel employeur. Mais bien vite il buta contre les mêmes règles absurdes et mesquines qui l’avaient exaspéré dans sa fonction précédente. Néanmoins, il se remit de sa déception. Le charisme, l’énergie intarissable de M. Dufaux lui remontaient le moral. Quoi qu’il fît, son estime pour lui restait intacte et, à l’instar de Mme Dubon, il devint un de ses collaborateurs les plus zélés.

10

Quelques semaines après l’enterrement de M. Dubon, le compte en banque miraculeux ne produisit plus d’argent. M. Dufaux, qui se trouvait dans son bureau, d’abord s’en affola. Mais dès qu’il eut compris qu’il était logique qu’un jour ce compte en banque tarît, vu qu’il en avait détecté la source et se l’était appropriée, il retrouva son calme.

« Ce compte en banque ne me rapporte plus rien », pensa-t-il. « En réalité, cela signifie que toute la fortune de M. Dubon m’appartient pour de bon. »

Il se félicita d’avoir enterré son ami comme il se devait.

« Le compte en banque de M. Dubon n’avait rien de mystérieux. Même l’employé de banque, M. Sarrange, s’y est trompé. M. Dubon meurt, je mets la main sur ses autres comptes, je les liquide, et voilà : le bonhomme n’a plus le temps d’aller alimenter son prétendu compte prodigue. Il n’y a plus qu’à clôturer ce damné compte afin d’en finir une fois pour toutes avec cet imposteur mesquin et menteur qu’était M. Dubon. »

A peine s’était-il rassis à son bureau que l’écran affichant le montant de ses valeurs en bourse s’éteignit. Puis, l’ordinateur se ralluma, implosa et partit en fumée en l’espace de quelques secondes. Lorsque la mère Dubon voulut consulter l’écran de son ordinateur, elle reçut une décharge électrique, après quoi son écran s’éteignit à son tour.

Une pluie torrentielle s’abattit sur le toit du bureau. Le téléphone sonna. Mme Dubon décrocha, regarda son employeur d’un air hébété, puis raccrocha.

« La bourse », dit-elle.

« Mais quoi donc ? »

« La cote de votre entreprise a littéralement explosé. Les bourses de Bruxelles, Paris, New York, Francfort et Tokyo sont en panne. Vos valeurs ont grimpé à une vitesse fulgurante. C’est la catastrophe. Votre argent coule à flots. »

« Il suffit d’acheter des ordinateurs plus performants, capables d’afficher le nouveau taux de mes valeurs », répondit M. Dufaux.

« Oh non - il s’agirait de tout changer. »

« Et pourquoi? »

« Vous ne comprenez donc pas? Vous voilà enfin récompensé des efforts financiers que vous avez consentis pour le bien de mon fils. Il vous renvoie vos investissements. Votre argent a commencé une course effrénée à travers le monde. Jusqu’à présent, il dormait, tapi dans un coffre-fort – le voilà qui s’est réveillé, comme un mort qui surgit de sa tombe. Cet argent qu’il vous renvoie ne demande qu’à pouvoir fructifier à n’en plus finir. C’est bien vous qui l’avez mis en circulation, et c’est donc à vous que reviennent les bénéfices. Une tornade indomptable, Monsieur, voilà ce qu’est devenu votre argent : un fleuve impétueux, un raz-de-marée de gains - et cet argent n’est qu’un gage de reconnaissance de mon fils ingrat et paresseux pour votre bonté, votre effacement, votre abnégation… »

« En d’autres mots, si je vous entends bien, il faudra tout réorganiser. »

« Plus que ça! Il faut gagner de l’argent, mais il faut surtout remercier cet argent, tout comme cet argent vous remercie. »

« Là, Mme Dubon, votre façon de parler me semble obscure… »

« Il faut que l’argent puisse respirer, s’épancher. Et pour lui donner l’occasion de se multiplier comme il le désire, il faut l’offrir aux démunis, tout comme vous l’aviez offert à mon fils. Il vous faut considérer votre aide aux démunis comme un placement à long terme qui rapportera des milliards de fois le montant investi. Mon fils, qui a enfin pris conscience de votre bonté, vous envoie de l’argent à profusion. »

« Mais comment donc cet argent, que je donne, me rapportera-t-il de l’argent ? »

« Je vous prédis que chaque démuni du monde fera de même et vous renverra à son tour, mais augmenté d’une somme d’intérêts qu’on ne peut chiffrer, ce que vous avez dépensé pour lui. Tous feront comme mon fils. Le taux d’intérêt le plus élevé, c’est celui de la reconnaissance, de la dépendance », dit Mme Dubon, d’une voix douce. « Et c’est avec des taux d’intérêts époustouflants que tous les démunis vous remercieront ! Oh, et ce n’est pas tout. Si j’ai bien compris, grâce à votre bonté sans bornes, vous allez faire sauter la bourse jour après jour, d’une heure à l’autre… toutes les bourses du monde, autant de poumons respirant grâce à votre argent, autant de… et autant de…»

11

M. Dufaux, qui avait enfin compris Mme Dufaux, fit appeler MM. Ducharme et Duculot, et leur dévoila sa stratégie future. Désormais, ils collaboreraient étroitement avec M. Dunaif.

« Dunaif, chers collaborateurs », leur expliqua-t-il, « cet homme si doux et si gentil, aura pour mission de prospecter les pauvres de ce monde. Il ciblera les personnes indigentes et leur offrira de l’argent. Et vous, vous veillerez à ce que ces investissements nous rapportent. Est-ce clair ? »

MM. Ducharme et Duculot furent horrifiés. Mais M. Dufaux enchaîna :

« Je comprends vos craintes. Mais sachez que la paralysie qui a frappé les bourses du monde, il y a une demi-heure, est due à un petit prêt anodin que j’ai consenti, il y a quelques années, à un pauvre diable qui errait sur le chantier, sans abri et sans rien à se mettre sous la dent. A vrai dire, un petit abruti impoli, exécrable, tout crasseux… J’ai été généreux par habitude, sans arrière-pensée, par inadvertance presque.

« Quoi qu’il en soit, cette bonté gratuite a si fortement ému M. Dubon qu’il a travaillé toute sa vie pour me rembourser. Malheureusement, il était si mauvais ouvrier et si imprudent qu’il est mort dans des circonstances absurdes. Soit. Ecoutez plutôt ceci : la prospérité future de notre entreprise repose entièrement sur les nécessiteux qui nous empruntent de l’argent sans pouvoir le rembourser. Dorénavant, il faut orienter notre marché sur les Dubon du monde, vous entendez ? Ah, quelle logique insensée! Mme Dubon l’a bien vu ! La loyauté, la charité, la générosité spontanée et incontrôlée: voilà ce qui rapporte. Plus nous donnerons, plus nous gagnerons. Je vous prie donc d’accepter M. Dunaif tel qu’il est. »

« Mais c’est un incompétent aux idées surannées, un révolté ! », répliquèrent MM. Ducharme et Duculot.

« Et c’est tout à son avantage. Je ne l’ai pas engagé pour ses connaissances financières, d’ailleurs inexistantes, mais pour sa sympathie envers les démunis du monde entier. Nous avons découvert la source de revenus inouïs pour notre entreprise, avant que d’autres n’en soupçonnent l’existence. Ne perdons pas cet avantage. »

Après avoir renvoyé MM. Ducharme et Duculot, M. Dufaux fit venir M. Dunaif.

« Ah, mon cher Dunaif », lui dit-il, en faisant des gestes amples et généreux, « désormais vous pourrez mettre toute votre bonté au service de mon entreprise. Que dis-je ? Du monde, de l’humanité. Vous êtes promu au même rang que mon banquier et mon boursier. Il va de soi que vous toucherez le même salaire. Je vous demande seulement d’être bon pour ceux dont vous soupçonnez la souffrance et le besoin. Soyez bon à mes dépens ! Il y a tellement de misère dans ce monde... Allez donc, sortez chercher les pauvres. Dénichez-les ! Ils me tiennent à cœur, tous, sans distinction aucune. Si vous voulez leur offrir un avion, un portable, un satellite, une chaîne de télévision, une lessiveuse...faites ! S’ils hésitent, dites-leur que M. Dubon leur prêtera l’argent. MM. Ducharme et Duculot se chargeront des factures et des formules de remboursement. Abandonnez-vous à votre penchant pour la bonté ! »

« Mais, concrètement », essaya Dunaif, « qu’est-ce que je ferai ? »

« Tout, absolument tout. Vous bâtirez des homes pour personnes âgées, des chenils pour animaux abandonnés, des hôpitaux, des bibliothèques, des écoles, des granges…Vous ferez forer des puits d’eau, vous introduirez de nouvelles semences, de nouvelles cultures de grain, de blé, de maïs. Hommes, grands, beaux, laids, nature, animaux, jusqu’aux insectes les plus infâmes, moustiques, mouches : souciez-vous d’eux – et MM. Ducharme et Duculot s’occuperont de la paperasserie.

« Ceux qui se sentent démunis ont besoin de vous. Et sachez que si vous ne les aidiez pas, ils vivraient dans un dénuement encore plus grand. Je vous supplie, je vous implore : ne lâchez pas les pauvres, ne les répudiez pas ! Il ne tient qu’à vous de les rendre heureux. Allez, mon cher ami Dunaif, parcourez le monde, semez la bonté ! Cette tâche si exaltante, je vous la confie avec plaisir. Et pourtant, je ne peux m’empêcher de vous envier… Moi aussi, je désire rendre les gens heureux. Moi aussi, j’aimerais parcourir le monde en répandant mon argent dans la main de chaque homme qui vient à ma rencontre. Mais il n’y a que vous qui puissiez trouver le malheur, la misère, qui les flairez là où ils se cachent, vous qui avez le cœur tendre, sensible à toute souffrance. Je vous en supplie, Dunaif, aidez-les !

« Cependant, je tiens à vous mettre en garde: ne sous-estimez pas votre tâche. Dans la plupart des cas, elle se réduit à de petites démarches sordides et ingrates, comme celle de se battre comme un lion pour offrir des funérailles décentes à un pauvre ouvrier, oublié de ses proches. »

Comprenant l’allusion ô combien délicate et discrète à l’enterrement de M. Dubon, M. Dunaif en eut le cœur serré.

« Allez, sortez et soulagez ces pauvres gens », lui lança M. Dufaux, « Mettez fin à la pauvreté, à la faim, à l’exclusion ! Désormais, je vous nomme mon adjoint humanitaire. »

« J’assumerai mes nouvelles fonctions avec fierté », dit Dunaif. « Je me ferai un plaisir d’agir comme vous le voudrez. »

12

Peu de temps après, Mme Dubon souffrit de maux de tête. D’abord, elle les dissimula. Mais la douleur s’aggrava ; Mme Dubon se sentait tellement fiévreuse qu’elle avait du mal à déchiffrer les listes des opérations bancaires.

La pauvre femme s’efforça de ne pas laisser transparaître sa douleur. Mais bientôt elle ne put s’empêcher de sangloter pour de petits riens, de gémir sans raison apparente, fixant M. Dufaux d’un regard souffreteux, les larmes aux yeux. Ce dernier, qui supportait mal ces ‘frasques’, l’envoya travailler au service des ventes.

Après une semaine, les collègues de Mme Dubon se plaignirent de l’expression douloureuse qu’elle affichait sur son visage ; son attitude était démotivante et allait à l’encontre de l’ambiance de travail qu’on eût voulue gaie, vive et dynamique. Après avoir consulté sa femme, M. Dufaux affecta Mme Dubon aux cuisines.

Au bout de quelques jours, Mme Dufaux, qui éprouvait de la pitié pour Mme Dubon, lui indiqua un petit tabouret à côté de la table à manger de M. Dubon et l’invita à s’y asseoir.

Du haut de ce petit tabouret, Mme Dubon pouvait désormais voir son bienfaiteur, assis à sa propre table, en train de prendre ses repas. Elle admirait chacun de ses mouvements, étudiait ses dents d’une blancheur éclatante, l’élégance, la grâce avec laquelle il prenait son pain, sa viande, son verre de vin. À sa demande, on déposait les rogatons du repas – qui avaient effleuré, si pas touché la bouche de M. Dubon – sur un petit plat qu’elle gardait sur ses genoux.

Le soir, après souper, lorsque M. Dufaux lui faisait signe de quitter les lieux, la vieille femme se réfugiait à la cuisine, d’où elle épiait, par la porte entrouverte, son maître et bienfaiteur qui prenait ses enfants sur le dos et montait les escaliers pour les amener dans leur chambre, tel un père affectueux et attentionné, en leur racontant de petites histoires drôles et distrayantes. Et elle continuait à l’admirer alors qu’il entamait ses discussions d’affaires, face à ses trois conseillers assis autour de la table ronde au milieu du living.

Un jour, un des fils de M. Dufaux renversa Mme Dubon de son tabouret. La vieille femme tomba, se traîna jusqu’à M. Dufaux et se cramponna à ses pieds. Un domestique s’avança à quatre pattes sous la table pour l’en déloger. Elle le griffa, le mordit et lorsqu’on vit l’importante morsure sur sa joue, on s’indigna. On comprit le risque qu’avait couru M. Dufaux : Mme Dubon, qui possédait des qualités de gestionnaire certaines, que l’on prenait en pitié pour peu que l’on eût du cœur (et dont on abusait si l’on en avait peu), était une vraie cinglée, qui s’en prenait à celui qu’elle disait adorer !

Désormais, on la confina dans une petite annexe à côté de la cuisine, avec l’interdiction formelle de pénétrer dans la salle à manger. Mais lorsqu’on s’aperçut qu’elle continuait à épier la famille par la porte entrouverte, M. Dufaux l’obligea à se retirer dans une petite pièce carrée au milieu de la mansarde, où on lui donnerait le linge à repasser.

Dans cet espace exigu, sous les combles, Mme Dubon palpa, toucha, huma avec vénération les chemises, les pantalons et jusqu’aux chaussettes sales de M. Dufaux. De crainte de les abîmer, elle se borna d’abord à les étaler devant elle et à les contempler. Puis, elle se rua sur les chemises et fut prise d’une soudaine envie d’en effacer le moindre faux pli, de repasser chaque pan de doublure, le col, les manches et cette partie si difficile à repasser qui recouvre les épaules.

Elle s’efforça plus particulièrement de bien repasser la petite bride rebelle au dos de la chemise : il ne fallait ni trop la repasser (sinon certains penseraient que M. Dufaux avait un gros lacet rembourré qui lui collait entre les omoplates) ni trop peu (sinon la bride, toute raide, semblerait en quête d’un crochet où se suspendre, entraînant le pauvre M. Dufaux vers des penderies inconnues où il s’accrocherait contre son gré à des crochets qui ne le lâcheraient plus jamais).

L’instant d’après, le doute assaillit Mme Dufaux : M. Dubon préférait-il un col raide ou un col mou, aimait-il les manches parfaitement repassées ou se laissait-il aller à de petites folies ? Par exemple : aimait-il une partie légèrement repassée à hauteur du coude, et cela dans une manche d’une raideur exemplaire ? Mme Dubon se contenta d’imaginer comme ces chemises seraient belles lorsque, une fois repassées, elle seraient portées par M. Dufaux. Lorsqu’elle finit par surmonter ses appréhensions et qu’elle se mit à l’ouvrage, elle le fit avec une véhémence telle qu’elle déchira, tâcha et brûla toutes les chemises.

M. Dufaux, tout entrepreneur intransigeant qu’il était, était clément à beaucoup d’égards ; mais lui ruiner ses belles chemises, c’était un acte impardonnable. Il piqua une de ces vertes colères.

« Si cette femme ne te coûte rien », tempéra Mme Dubon, « pourquoi la renverrais-tu pour quelques chemises brûlées ? »

« Aujourd’hui, il ne s’agissait que de quelques chemises. Mais, demain, j’en perdrai encore davantage. Je me sentirai mal à l’aise toute la semaine, songeant sans cesse aux chemises que j’aurais pu porter mais qu’on a dû déchirer pour en faire des chiffons. »

« Mais…. »

« Non, tu n’y comprends rien. Il ne s’agit pas seulement de ces chemises gâchées, mais des millions que je perds en y pensant. En me préoccupant de ces chemises, je n’aurai plus l’esprit assez désencombré pour mener mon entreprise… avec des résultats désastreux pour notre bilan.»

On congédia donc Mme Dubon. Lorsqu’elle partit, M. Dufaux lui offrit de reprendre les vêtements de M. Dubon. Ayant tout récemment encore éprouvé la joie de palper les vêtements de son bienfaiteur, Mme Dubon eut un sentiment de répulsion spontanée en touchant ceux de son propre fils, si sales, si répugnants. Mais M. Dufaux insista. Ce geste de générosité imméritée la toucha. Elle y vit la preuve irréfutable de l’amour paternel qui animait M. Dufaux et qui, à travers ce petit geste innocent, venait à présent se déverser sur elle.

13

Mme Dubon quitta la maison, avec pour tout bagage l’uniforme de travail de son fils. Elle traversa les différents sentiers qui séparaient la maison principale du mur extérieur, passa le portail d’entrée, et après avoir longé les autres murs qui entouraient ce mur central, elle s’allongea contre le mur récemment érigé qui faisait partie de ce qu’on appelait « la nouvelle enceinte ».

Cette « nouvelle enceinte » englobait « l’ancienne enceinte », au milieu de laquelle se trouvait la maison de M. Dufaux, flanquée de celles de ses trois conseillers: M. Ducharme, M. Duculot et M. Dunaif. L’ancienne enceinte formait le noyau d’une série de murs qui s’étendaient sur une dizaine de kilomètres. Vus d’en haut, tous ces murs formaient la silhouette d’un corps gigantesque, dont la tête était la maison de M. Dufaux. Ses sens : l’ouïe, la vue, la parole étaient représentés par les maisons de ses trois conseillers. Son corps, c’était le terrain qu’occupait son entreprise. Et ses globules rouges, c’étaient les milliers d’ouvriers qui s’agitaient sur cet immense chantier qui ne cessait de grandir.

Pour étendre ce corps de génie, on rasait tout ce qui gênait son épanouissement. On asséchait étangs et marécages ; on transformait plaines et forêts en terrains vagues. Puis, des ouvriers clôturaient ces terrains avec du fil barbelé et des grilles. Les fondations coulées, on voyait les premiers étages des nouveaux édifices s’élever entre les échafaudages préalablement érigés en toute hâte. Des ouvriers taillaient des plaques de marbre qu’une autre équipe collerait ultérieurement contre le squelette de la construction. Ensuite, on remplacerait cette clôture provisoire par un mur solide qu’on embellirait plus tard, une fois écarté le risque de vandalisme et surtout d’irruption de gens cherchant à s’incruster dans les creux de ce mur, dans les égouts, les puits d’eau, les cabines d’électricité et les baraques de chantier.

M. Dufaux agrandissait son entreprise en prenant ce à quoi il estimait avoir droit, en ne demandant jamais à l’autre partie si elle était prête à lui concéder ce qu’il lui avait déjà pris. Il engageait des procédures légales ; il proférait des menaces ou harcelait la partie adverse, ou bien, il commençait tout bonnement à construire, mettant propriétaires ou occupants des lieux récalcitrants devant le fait accompli.

Pour ses petites manœuvres délicates et épuisantes de temporisation, de persuasion, de pression et d’intimidation, M. Dufaux dut engager une foule de conseillers juridiques. Heureusement, après une ultime démarche de M. Dufaux au plus haut niveau politique, les habitants finissaient normalement par céder : ils liquidaient leurs possessions au plus vite, acceptant toutes les conditions qu’il leur imposait et donnant ainsi libre cours à l’expansion de son entreprise vigoureuse.

14

Mme Dubon vivait au pied de la dernière « nouvelle enceinte ». Elle s’était réfugiée dans une baraque adossée contre le mur en construction. Elle avait étalé la veste de son fils par terre, en guise de tapis. Du matin au soir, elle entendait le grondement des machines de terrassement, le crissement perçant des grues qui agitaient leurs bras au-dessus d’elle. Le sol, boueux, gorgé d’eau mêlée de peinture, était parsemé de déchets qu’on déversait chaque soir du haut du mur sur la plaine qui bordait le mur extérieur de l’entreprise.

Ceux et celles qui se trouvaient vivre là, et dont le nombre augmentait de jour en jour, se méfiaient des nouveaux venus. Dès qu’ils apprirent que cette vieille femme, terrée dans sa baraque, avait été la proche collaboratrice de M. Dufaux, ils la harcelèrent.

« Ah, vous voilà Madame Dubon », s’écrièrent-ils, « ou plutôt ... Madame Dufaux! Vous avez aidé ce monstre à arriver à ses fins, n’est-ce pas ? Eh oui, eh oui ! Vous êtes comme lui, sa main droite, son égérie ! Madame Dufaux, Madame Dubon, Madame Dufaux! .. »

La nuit, Mme Dubon passait des heures devant sa baraque à contempler amèrement la plaine, plongée dans une profonde obscurité. Elle essayait de comprendre pourquoi on se trompait tellement sur la vraie nature de M. Dufaux.

« Il est vrai que les employés de M. Dufaux logent dans de confortables chambrettes sous les combles », se disait-elle, « je le sais, j’y ai vécu. Et ils s’en vantent ! En réalité, ils passent leurs nuits à le regarder de loin, trempés jusqu’aux os, transis de froid, sans que jamais il ne les remarque, alors qu’il ne cesse de regarder ceux qui se trouvent ici. Il désire pouvoir nous venir en aide, nous consoler, nous offrir sa bonté. Mais ces pauvres gens qui vivent ici nient ce qui saute aux yeux.

Pourquoi ne l’aiment-ils pas ? Dès qu’ils se sont anéantis aux yeux du monde et qu’ils agonisent au pied de la dernière enceinte, ils sont plus proches de M. Dufaux que ses proches collaborateurs, que sa propre famille. Ils ont le sentiment d’être rejetés, négligés, mais ils sont chaleureusement accueillis. Il les presse, à leur insu, contre son sein. Etant ici, ils se trouvent chez lui, et ceux qui logent chez lui, en fait, sont délogés et se trouvent ici. Si seulement on pouvait un jour comprendre la nature mystérieuse de M. Dufaux. Il redresse ce qu’il détruit, il rend désirable ce qu’on déteste, il offre ce qu’il ôte, il est présent alors qu’il est absent…»

La vieille dame apprit la mort de son bienfaiteur lorsqu’un journaliste vint la trouver dans son taudis pour l’interroger sur les conditions de vie des gens vivant au pied de la dernière enceinte. Mais elle refusa de lui parler.

« On ne parle pas de l’homme qu’on a adoré », dit-elle, cachée dans sa baraque, en lui adressant la parole à travers les fentes des poutres en bois, « par pudeur, et de peur que les gens n’y comprennent rien. »

« Mais, Madame… »

« Je mérite ma misère, tout comme M. Dufaux méritait son bonheur et toutes les richesses qu’on lui enviait. Partez, je vous en prie. »

Une fois le journaliste reparti, elle laissa couler ses larmes, et gémit pendant plusieurs mois.

15

Un jour, sur le point de s’assoupir dans son petit abri, Mme Dubon s’aperçut que quelque chose de minuscule mais de consistant devait se cacher sous les vêtements de son fils – chose qui, frottant contre le sol, irritant ses côtes, l’empêchait de dormir. Elle retira la veste mais ne trouva rien sur le sol: il était lisse. En palpant la veste de M. Dubon, elle y trouva des parties étranges, épaisses, de forme rectangulaire, à hauteur des reins. Elle les défit, et trouva, cousus dans les ourlets, de tout petits carnets qu’elle lut avec stupéfaction.

M. Dubon y énumérait des sommes d’argent. A chaque fois, il avait noté la date, l’heure du retrait d’argent, et le montant de la somme retirée. Cela se chiffrait quotidiennement en dizaines de milliers d’euros. Mme Dubon comprit aussitôt.

« M. Dufaux a dépensé sa fortune au profit de mon fils », se dit-elle. « Celui-ci, non content de gaspiller les sommes que lui donnait M. Dufaux, a méticuleusement noté tous ses emprunts. Il s’est empressé de les gaspiller ; mais il comptait présenter cette liste à son bienfaiteur en prétendant que c’était lui qui lui avait prêté ces sommes d’argent - alors qu’il en était le bénéficiaire ! Heureusement, il est mort là, devant l’enceinte, et ses vêtements m’ont été remis par M. Dufaux avant que je ne quitte sa maison… »

En feuilletant les carnets, elle se rappela la lettre qu’elle avait remise à M. Dufaux lors de leur première entrevue. Elle était convaincue que cette lettre reproduisait le contenu des carnets qu’elle venait de découvrir.

« A l’époque, je pensais que cette lettre ne contenait que quelques mots d’adieu insipides. Je supposais que mon fils y avait exprimé sa gratitude envers son bienfaiteur. Mais il est clair qu’il voulait faire chanter M. Dufaux, en allant à sa propriété et en gardant sur lui, cousus dans ses vêtements, ces carnets qui démontrent sa cupidité, mais qu’il a réussi, par une infâme inversion de la vérité, à faire passer pour quelque chose d’accablant pour M. Dufaux.

Comme si mon fils avait prêté tout cet argent à M. Dufaux ! Quelle tromperie ! Il y a tellement d’adresse, de finesse dans ce jeu ! Heureusement, M. Dufaux a gardé son sang-froid. Qu’a-t-il fait lorsque je lui ai remis cette lettre infâme ? Il a souri. Il ne s’est ni excusé, ni justifié. Malgré ma complicité dans ce chantage, bien involontaire d’ailleurs, il ne m’a pas chassée de son bureau. Il m’a remerciée avec bienveillance. Ensuite, il m’a inondée de son argent alors que j’étais cachée sous son bureau. Puis - comble de bonté ! – il m’a engagée dans son entreprise, moi, la mère d’un maître chanteur ! »

Mme Dubon fit publier les carnets de son fils en fac-similé et y rajouta les explications nécessaires pour bien en faire saisir la portée exacte.

Néanmoins, une poignée de journalistes, se basant sur ces mêmes carnets, soutinrent que c’était M. Dubon et non pas M. Dufaux qui avait fait preuve d’une bonté éclatante. Selon eux, ces carnets n’appuyaient en rien la thèse de la vengeance, voire du chantage attribuée à M. Dubon. Bien au contraire, ces carnets prouvaient son désir justifié de récupérer l’argent qu’il avait prêté à son ex-collègue.

Heureusement, on se rendit bientôt compte que cette thèse était absurde. M. Dufaux, à en croire ses extraits de compte, avait été un ouvrier habile et travailleur, qui avait su gérer ses affaires en bon père de famille. Il avait amassé une modeste fortune, qui, au fil des années, et grâce à son travail assidu, s’était accrue de manière exponentielle. C’est là le sort de toutes les fortunes honnêtement acquises qui, au départ minuscules, deviennent, à force d’économiser et de bien investir, considérables. Et qui gère judicieusement son argent a beaucoup de chances de devenir un jour richissime.

De quel droit avait-on osé accuser M. Dufaux d’avoir été ouvrier économe, entrepreneur assidu, boursier prévoyant? C’était à M. Dubon qu’il fallait s’en prendre, non à M. Dufaux. Grâce aux carnets découverts par Mme Dubon, on put calculer à l’euro près ce que son bienfaiteur avait donné à M. Dubon. Et cet ignoble M. Dubon, qui avait dilapidé son immense fortune, au point de mourir sans le sou, comme un pauvre bougre, ne put qu’inspirer du mépris.

On imaginait M. Dufaux sur ce chantier, en tenue de travail, alors qu’il n’était encore qu’un simple ouvrier, s’avançant vers M. Dubon, cet homme ingrat, l’index pointé vers sa propre poitrine, et lui disant:

« Ami, cher ami, écoute ! J’ai tant de bonté qu’elle me ronge le cœur. Je te prie d’accepter ma bonté sous forme d’argent, car c’est la seule chose à laquelle tu sois sensible. Un jour, tu me haïras, tu me mépriseras, puis tu m’oublieras. Peu importe, je suis prêt à tout pour t’offrir mon amour. Accepte mon argent. Prends-le, dépense-le, emploie-le comme bon te semble. Sois heureux à mes dépens.  »

Après ces mots, M. Dufaux s’était retiré et s’était laissé piller et humilier par M. Dubon sans jamais lui en vouloir. A chaque faux pas de M. Dubon, M. Dufaux avait redoublé de générosité. C’est que, comme l’avait si bien écrit Mme Dubon, sous une apparence de rudesse et de méchanceté, M. Dufaux cachait un cœur débordant d’amour et de bonté.

16

Suite à cette preuve irréfutable de sa générosité, on se remémora les divers épisodes de la vie édifiante de M. Dufaux. Et on évoqua tout naturellement une conférence de presse mémorable au cours de laquelle il avait défendu, avec fougue, son intention de licencier la moitié de son personnel. Une mesure peu populaire, s’il en était, mais inévitable et bénéfique à long terme.

M. Dufaux faisait fi des lois de la mathématique, de l’économie et des rapports mondiaux. Il ramenait tout ce système complexe à quelques règles élémentaires, auxquelles il suffisait d’adhérer pour garantir la survie et le bonheur de tout être humain.

« Et là, naturellement, s’il y a des victimes », avait-t-il ajouté, « c’est dommage, mais c’est pour la bonne cause. Imaginez-vous un maréchal qui épargne ses troupes. A force d’hésiter à les jeter dans la bataille, l’ennemi s’empare des points stratégiques et se révèle un beau jour maître de la situation. Faut-il se laisser égorger comme des moutons? Il faut parfois sacrifier une brebis pour sauver le troupeau. Va-t-on, sous prétexte de bons sentiments, s’arrêter à la mort d’une petite brebis, ou même essayer de l’empêcher, alors que cette brebis est à peine consciente du fait qu’elle meurt? On l’assommera avant de la tuer, on lui donnera une petite injection, on l’hébergera dans une cage bien douillette où elle pourra se recueillir avant sa mort, en lui préparant son petit plat préféré pour qu’elle quitte ce monde tel un homme repu et somnolent. D’ailleurs, je vous conseille de prendre la bête la plus débile, la plus fragile, une qui traîne la patte, une à laquelle il manque le nez, une oreille, qui est bête, naïve, crédule. Comme ça, on se débarrasse de la brebis la moins productive et, à long terme, ça nous rapporte en même temps. »

Oui, en effet, M. Dufaux se comparait volontiers à un berger - berger qui n’avait qu’un seul message à faire passer : on devait se ranger du côté de ceux qui sont prêts à sacrifier la brebis pour sauver le troupeau.

« Que voulez-vous au juste», avait-il dit, « le bonheur ou la souffrance ? Je ne suis pas de ceux qui se soustraient à leur devoir. Je congédie, je réduis les salaires, je modifie les accords selon mes convenances, au jour le jour. (J’ai mes sautes d’humeur, certes, mais cela n’explique pas tout.) Que cela vous plaise ou non, c’est ma façon d’être loyal à l’engagement que j’ai pris envers mes salariés et, à vrai dire, envers le monde entier – oui l’univers entier ! Désolé, mesdames, messieurs, mais je n’y vais pas par quatre chemins pour vous procurer le bonheur. »

Il était ensuite sorti de la salle de conférence en courant et s’était fait reconduire dans sa vaste propriété. Là, au vu de tous, il s’était prosterné devant la statue qu’il avait érigée à l’entrée de l’ancienne enceinte.

Or, il s’était avéré, peu après la découverte des carnets de M. Dubon, qu’au-dedans de cette belle statue en bronze se trouvait la dépouille de M. Dubon. M. Dufaux avait secrètement déterré le corps de son ancien collègue et l’avait fait couler dans cette statue ; statue qui – on s’en apercevait maintenant - épousait les contours du corps de M. Dubon (accroupi, tordu, devenu difforme sous le poids de la cupidité), tout comme les traits de son visage, émacié, coléreux, rappelaient l’esprit envieux et mesquin de ce même M. Dubon.

Pourtant, M. Dufaux s’était bel et bien prosterné devant cette horrible statue, qui contenait le corps de son ennemi juré. Qui plus est, M. Dufaux avait procuré de l’argent à ce monstre. Et après avoir gaspillé cet argent, ce bon à rien, cet ouvrier honteux, dans un ultime accès de sincérité et de sacrifice, était venu mourir devant le mur de l’ancienne enceinte ; il avait agi comme la brebis encombrante qui s’affaisse sur le sol, cherchant à se dédommager des torts qu’elle a faits à ses congénères, sachant que sa seule existence gêne la course au bonheur de son troupeau.

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Et c’est ainsi que se termine ce récit.