Deuxième lettre d'une planète lointaine

Chère M.,

Je suis bien triste. Cette planète n’offre que deux choses : chaleur et pluie. Non, trois choses : chaleur, pluie et poussière. En somme : laideur. Torpeur, langueur. Ennui. On attend que quelque chose d’ennuyeux se termine. Et, cet ennui terminé, un autre ennui s’installe. Deux jours après ma dernière lettre, quelques gouttes de pluie se mirent à tomber. Ensuite : un crachin, très fin, soyeux, suspendu dans l’air et qui ne bougeait pas. On aurait dit une brume enveloppant la ville. Celle-ci en était rafraîchie, les gens me semblaient heureux. Mais bientôt il y eut des averses. Timides, intermittentes, puis de plus en plus violentes. Puis vint une pluie nourrie. Elle n’en finissait pas. Un jour, le ciel s’assombrit. Le hall d’entrée, la salle d’accueil, les meubles, le comptoir, jusqu’au costume du gérant, d’un rouge foncé et avec de belles épaulettes dorées, tout se couvrit d’une couche grise. Gris qui allait s’obscurcissant, tournant à l’anthracite. Le jour disparaissait, rongé par la nuit. Je m’endormais sur ma chaise lors du dîner. Le restaurant se vidait avant l’heure. Je retardais l’heure du coucher et si cependant j’allais dormir de bonne heure, le lendemain je me sentais engourdi et sans appétit. Heureusement, dans ma chambre je n’entendais pas la pluie. Mais mon cœur s’agitait, comme si j’étais en danger. Je me levais, j’inspectais ma chambre, j’ouvrais la porte. Le couloir était désert. Je m’allongeais à nouveau, et mon cœur se remettait à palpiter, à s’emballer pour rien. Pourtant, hormis la pluie, rien ne me gênait. Je commençais à me plaire sur cette planète. Néanmoins, mon corps s’agitait. Je paniquais. Que m’arrivait-il au juste ? Immédiatement après, mon cœur s’arrêta, je mis ma main sur ma poitrine, pris le pouls – mon cœur ne battait plus. Mais peu de temps après il reprenait, se remettait en branle, irriguant mon corps de sang vivifiant. Que faire pour faire couler ce sang dans mes veines ? Je m’étendais sur le dos, remuais les draps du lit, me tenais en équilibre sur le côté gauche ou le côté droit, calant mon épaule dans le matelas, je me recroquevillais, m’enfonçant dans les draps, devenant une petite boule qui se blottissait dans le creux du lit. Je mettais le réveil, changeais de position toutes les dix minutes. Rien n’y fit. Régulièrement mon cœur s’arrêta. Et je ne dormais toujours pas. J’en avais assez. Je décidai de me coucher sur le ventre, le dos raide, le visage enfoncé dans l’oreiller, en espérant que, installé de la sorte, je dormirais. Mais au lieu de m’assoupir je ne sentais que cette seule chose, qui régulièrement se répétait : mon cœur cessait de battre. Je le sentais, je paniquais.

La pluie, chère M. Toujours cette pluie. Éternelle, ininterrompue. Pluie qui flagelle. Pluie qui punit. Pluie qui te détruit. Et mon cœur qui ne battait plus. C’était ça ma vie sur terre. Les nuits devinrent insupportables. Le réveil était une farce. La nuit et le jour s’étaient abouchés, se partageant le plaisir de m’affliger. L’aurore était d’un gris sombre, dense, à peine plus lumineux que la nuit. Cette farce devint mascarade intolérable lorsque, après m’être habillé lentement, je voyais la mine gaillarde des autres clients au petit déjeuner, et, en sortant, les têtes des quelques passants dans la rue. Il y en avait peu, la plupart ne sortaient plus, même pas pour aller travailler. Eux aussi ne supportaient plus la pluie. Eux aussi avaient un cœur qui tour à tour fonctionnait et s’arrêtait. Comme moi, ils ne dormaient jamais. Et pourtant, ils sortaient. Je les imitai. Il fallait bien faire quelque chose pour tuer l’ennui ! Mais mes jambes, moues, incapables de porter mon corps trop lourd, se mirent à fléchir ; je chancelai, tombai, incapable de me redresser – et personne ne m’aidait. Il pleuvait. Et les passants dans la rue, insomniaques comme moi, marchant sans but précis, épuisés, soudain s’arrêtaient. Ils titubaient, chancelaient, pivotaient, cherchant leur équilibre en étendant les bras. Mais ils glissaient et se retrouvaient allongés par terre. Ils se redressaient, tombaient à nouveau, s’agrippaient aux jambes des passants qui, au lieu de les aider, sans les regarder, leur marchaient dessus. Souvent, après cela, ceux qui se trouvaient par terre ne se relevaient plus, préférant se laisser emporter par l’eau qui coulait dans les rues. Je les enviais. J’aurais voulu disparaître comme eux.

C’était l’horreur. Pire que l’ennui : la torpeur. J’avais perdu mes rêves. Je ne les regrettais pas, car je ne m’en souvenais plus. Des enfants, des parents, submergés par l’eau, disparaissaient. Néanmoins, je ne ressentais rien. Aucune émotion. Bientôt, de fines gouttes d’eau se mirent à couler de mes yeux. Elles se bombaient sur mes yeux, se relâchaient, inondaient mes joues, mes lèvres. Mes yeux étaient comme liquéfiés, baignant dans une quantité impressionnante d’eau salée. Je ne m’en souciais guère. Rentré à l’hôtel, je fis comme les autres : après avoir fermé mes paupières, je les frottai délicatement avec un petit bout de papier, et après avoir séché mes larmes, je me disais : ‘Voilà comment tout se termine, n’y pensons plus.’

Je me croyais insensible. Je croyais : c’est ainsi que sont les humains. Cependant, j’étais affligé. J’étais triste. Triste de savoir que mon cœur me fatiguait, s’affaiblissait, s’arrêtait, soudain reprenait. Il n’y avait pas que cette eau dans les rues, tapant sur les fenêtres de l’hôtel. On disparaissait. Et moi aussi. Tout disparaissait dans cette eau qui s’accumulait en moi. Eau qui lavait, évacuait, détruisait. À cette tristesse il n’y avait aucune fin, aucun remède. Elle naissait, croissait, m’emplissait, débordait. Mon sang, par contre, parfois ne bougeait plus. Puis c’était à nouveau la torpeur qui prenait le dessus. J’aurais été en mal d’affirmer: ‘Je vis’. Oh oui, j’avais un corps et je pensais. Mais ce corps était un objet qui pouvait tout au plus se targuer de faire le nécessaire afin que je continue d’exister et de sentir ma tristesse. C’était à cela que se réduisait son activité. Et il ne le faisait que quand cela lui plaisait. Je réalisai que je ne souffrais pas d’insomnie mais du mal que tous partagent ici. Il était inutile d’en parler car on me répondait : ‘Je sais, je sais’, avec un petit sourire amer, et on remontait se coucher, sans desserrer les dents pour le reste de la journée.

C’est ainsi, chère M., que les humains se consolent mutuellement : ils identifient le mal dont tu souffres avec une franchise et précision effarantes, ensuite te laissent seul avec ta souffrance. ‘Je souffre comme vous’, disent-ils, comme si ta souffrance, en étant partagée, s’en trouve diminuée.

Une fois ce déluge passé, c’était l’horreur de la canicule, de la frivolité, du bruit, des éclats de voix résonnant dans la rue jusqu’au petit matin. Un soleil brûlant sans arrêt. Comme cette canicule durait une éternité, bientôt vinrent l’aigreur, la révolte, et à nouveau la torpeur. On ne bougeait plus. Tout redevint silencieux, immobile. C’est l’époque torride, où l’homme languit. Ayant oublié la joie que lui causaient les premiers rayons de soleil, les lèvres sèches, le front étroit et en sueur, maigrissant à vue d’œil, il maudit le soleil et refuse de regarder le ciel, toujours dégagé, d’un bleu foncé. Puis vint le temps du brun, du sec, du sale. Il m’était impossible de marcher dans la rue, je me frayais un chemin à travers les poubelles renversées et les déchets. Puis, des coups de vent. Ce vent, rampant sur terre, s’arrêtant à tes pieds, caresse tes jambes, embrasse tes hanches, culbute ta poitrine et t’emporte le long des rues. Tout à coup commence à tomber une grêle blanche qui te fouette le visage mais sans te blesser, qui te glace les mains, le nez. Tout disparaît sous une blancheur raide, presque transparente ou moelleuse. C’est l’ère du blanc, des empêchements, du corps qui se fige et lentement se meurt. L’auvent à l’entrée de l’hôtel, sous le poids de cette masse blanche s’affaissa, un client, se trouvant sous cet auvent, fut enseveli. On mange beaucoup en ce temps-là. On sort peu. Trop occupé à survivre, ne voulant pas gaspiller ses forces, l’homme, alors, parle doucement. Puis vint la boue : une fange fluide, crasseuse qui se répandait dans la ville lorsque la neige fondait et peinait à s’écouler dans les égouts. On s’en plaignait en maugréant: ‘Cela ne s’arrête pas, cela ne s’arrêtera jamais’, tout en sachant que chaque année cela recommençait et, un jour, s’arrêterait. Le vent glacial se muait en un vent doux, agréable. Il faisait bon respirer. Le matin je m’endormais en entendant les oiseaux pépier sur le balcon. Les arbres, écorchés, martyrisés, par contre, se rebellaient, s’éveillaient, prenaient du plaisir à s’habiller, enfilant une nouvelle écorce, faisant pousser de nouvelles branches, un nouveau feuillage. Tout était d’un vert savoureux, frais, délicieux. Il m’arrivait de cueillir des feuilles et de les mettre dans la bouche et de les mâcher, de me faire un petit plat de fleurs que je dégustais dans un petit parc à quelques pas de l’hôtel. J’ai vu une fille en faire des guirlandes. Mais cela ne dura que quelques jours. Ensuite tout redevint gris et poussiéreux.

Tu connais les mots ‘beau’, ‘joli’, ‘plaisir’, ‘joie’. Nous savons ce qu’ils signifient. Ici, ces mots sont déplacés, presque comiques. Je ne vois vraiment pas à quoi ils pourraient s’appliquer. De la bouche de celui qui les prononce sort un filet d’air, lourd de poussière. Poussière qui serpente dans les rues, s’amasse sur les façades, imprègne les visages. Je ne dors toujours pas. On me dit abattu, et par respect pour ma douleur on évite de me parler. Lorsque les clients descendent de l’escalier, ils baissent la voix. Ils me voient assis dans un fauteuil à la réception, le visage tourné vers les vitres grises et poussiéreuses qui donnent sur la rue. Le gérant m’apporte chaque soir une couverture, car je ne monte plus me coucher. Mon cœur abdique et obtempère, il résiste et obéit. Il s’arrête et se remet en marche, quand cela lui plaît. J’attends, chère M., j’attends. J’attends je ne sais quoi. Je sais que tout recommencera, que j’éprouverai à nouveau l’ennui, la torpeur, l’horreur. J’attends, je subis. Tu as là le résumé de ce qu’est ma vie ici.