Lettre d'une planète lointaine

Chère M.,

Me voilà dans le pays des Français. J’eus quelque peine à le trouver. Fort heureusement le capitaine de notre vaisseau se dirigea vers le pont d’Archives et y trouva une brochure barbouillée de caractères anciens. Ce document charmant m'apprit que la France se trouve sur Orbis Terrae, une planète légèrement ovoïde et bleuâtre dans un système solaire minuscule de la Voie Lactée. Il suffisait, en m’approchant de la planète, de m’orienter sur une mer, où jadis naviguait un peuple appelé ‘Vikings’ ou ‘Normands’. Aussi, largué au-dessus de cette mer, grâce à l’aide bienveillante de mon valeureux capitaine, je la survolai jusqu’à la côte, pris forme humaine et m’en fus à Paris, capitale de ce pays, où je descendis dans un petit hôtel en centre-ville. J’y flânai dans les rues et je bus une boisson noire et amère qui me fit tourner la tête. On la sert dans de toutes petites tasses et il arrive parfois qu’on y rajoute un nuage couleur lait, probablement en hommage à la Voie Lactée dont fait partie cette petite planète. Le corps humain étant peu commode – il est lent, chaud, velu et encombrant, et il faut le laver chaque jour pour supporter son odeur, sans compter le nombre de fois incalculable qu’il faut le remplir d’eau ou de nourriture pour lui permettre de bien fonctionner -, je retournai à l’hôtel, où je m’étalai sur un objet plat et rectangulaire. J’y passai la moitié de la journée à ne rien faire, raide comme une planche et en fermant les yeux. Lorsqu’il fit jour, je me fis servir ce qu’on appelle ‘repas’, ce qui me rendit malade. Ce n’est que quelques semaines plus tard, ayant appris comment je devais emplir mon corps d’eau et de nourriture sans en faire éclater la peau, que je fus en état de ressortir.

Chère M., les humains passent un quart de la journée à regarder d’autres humains faire la même chose qu’eux. Pour ce faire, ils ont les yeux rivés sur des écrans fixés sur des parois. C’est un bien doux spectacle que de les voir, fascinés par cet écran, affaissés sur leur chaise et jouissant de la profonde félicité que leur procurent ces images. Souvent ils regardent et sommeillent, en alternance, ou s’endorment, tout en prétendant, à leur réveil, le regard ébloui, et presque en larmes, qu’ils ont vu quelque chose de passionnant. Cela prouve, je crois, à quel point les humains de Paris sont émotifs et friands de sensations fortes et profondes. Tout le monde regarde ces écrans sans s’en cacher. Un soir j’ai vu des centaines d’humains dans une grande salle, assis côte à côte et regardant des écrans géants où se déroulaient des histoires qui différaient à peine de leur histoire personnelle. Tous y étaient à visage découvert. Personne n'avait honte de se trouver là. Tu pourrais comparer ces écrans aux grands hublots de chez nous qui nous permettent de contempler l’éclosion et la mort lente des galaxies, dans des nuages de saphirs, d’émeraudes et fouettées par des pluies dorées.

Non seulement les humains aiment dormir, se gaver et se regarder sur des écrans, mais ils adorent aussi s’informer. Ces informations ne concernent qu’eux-mêmes. Ce qui semble confirmer la théorie avancée par le Grand Savant, qui suppose, avec raison je crois, que nous sommes le seul peuple de l’univers capable de ne pas s’intéresser à soi-même.

Ce qu’il y a de plus remarquable encore à Paris, c’est la quantité inimaginable de papier que l’on y achète chaque jour. Je crois qu’en amassant tout ce papier on pourrait en faire des montagnes, plus hautes encore que les Volcans Pléthoriques de la Plaine d’Anatole. Je ne sais où et comment on les fabrique, mais je suppose que près d’un quart de la population s’affaire du matin au soir à produire ces papiers plats, assez grands et que l’on plie en deux afin d’en réduire la taille. On appelle cela des ‘journaux’, et on les vend dans de petites tours qui se trouvent à chaque coin de rue, dans lesquelles des humains s’enferment, comme barricadés derrière des piles de papier. Je crois qu’ils y dorment aussi, ce qui n’a rien d’étrange car à Paris beaucoup de personnes préfèrent s’allonger sur un trottoir ou sur le pas de la porte pour y passer la nuit. Il arrive même que, pris d’une fatigue soudaine et irrépressible, ils y passent toute la journée. Quand ils se lèvent, ils semblent étourdis et ne font qu’un seule geste, bizarre et dramatique : ils étendent la main à chacun, la paume tournée vers le ciel, afin de lui serrer la main (c’est la façon de se saluer en France), mais personne ne leur presse la main. Tout au plus dépose-t-on, dans le creux de la main, en faisant la moue, une pièce de monnaie. Ces dormeurs perpétuels sont nombreux. La plupart d’entre eux sont recouverts d’une couverture qui rappelle étrangement les sacs de survie que portaient les Grands Pionniers de notre civilisation, ces grands héros du Nouveau Monde, qui émigrèrent de Taota, devenue insalubre et dangereuse, à la recherche d’une nouvelle galaxie pouvant abriter notre civilisation.

Chose curieuse, ces papiers que l’on produit chaque jour pullulent de caractères formant des textes que l’homme lit avec vénération, comme s’il dévorait de la nourriture céleste. Tu sais que j'adore m’immerger dans les planètes que je visite. Je fis donc de même : j’imitai le parisien et j'achetai du papier imprimé. J’appris la langue et je constatai que ces journaux décrivent un monde fascinant. Car il faut bien comprendre qu’en France existent deux mondes différents : celui, réel, où je me trouvais, et celui, irréel, que l’on décrivait. Cependant, comme ce monde irréel est peuplé de personnes ‘en chair et en os’ (expression familière sur terre pour désigner le corps), les lecteurs ne font pas la distinction et croient fermement que ce qu’ils lisent dans les journaux reflète la réalité.

Je crois d'ailleurs avoir décelé, dans les récits des journaux, des versions locales de nos grandes épopées. Tu les connais, tu les as écoutées, récitées par ta mère, et tout au long de ta vie tu continueras à les entendre, car, pour se faire une vie vertueuse, il est toujours utile de se nourrir de nos anciennes valeurs, bien qu’il ne faille pas les imiter sans d’abord les avoir époussetées et en avoir évacué et adouci les accents parfois sauvages et sanguinolents. Tu te rappelleras sans doute la lutte légendaire entre Télémas et Gorgignon, celle, sans merci et écrite en vers caduques (mais bicéphales), entre le géant Dabar et la nainesse ‘à la crinière de cuir et les jambes ruisselantes / toutes pareilles à d’immenses faucilles humides’ (personnages, comme tu le sais, qui représentent nos galaxies). Oh!, comme tu as adoré, étant enfant, transportée de joie et riant aux éclats, la belle épopée décrivant, en vers libres et hardis, le conflit entre Bravo et Bravo, deux hommes qu’à première vue rien ne distinguait, ni même le nom, mais qui s’acharnèrent jusqu’à la mort à se combattre, jusqu’à ce que mourût Bravo (on ne sait lequel), et lui survécût l’autre Bravo, dont on ne sait toujours pas s’il valait mieux que son adversaire ou moins que lui. Un jour, tu liras les Livre des Braves; tu y trouveras la réponse à cette énigme. Je puis déjà t’en dévoiler ceci : vaincre un adversaire, c’est en quelque sorte se l’assimiler ; on ne sort jamais indemne d’un duel : l’adversaire, quelque mauvais ou exécrable qu’il soit, réussit toujours à s’insinuer dans le caractère de celui qui le terrasse. Il est donc inutile de savoir lequel des deux Bravos a gagné, car chacun d’eux, tout en ayant vaincu son adversaire, s’est laissé contaminer par le caractère, le tempérament et les points de vue de l’autre à tel point qu’il lui est presque devenu égal.

Voilà, chère M., tout ce que j’ai à dire aujourd’hui. J’aurais voulu te faire un exposé détaillé de ce que décrivent les journaux humains. On y parle surtout élections (les élections étant, hormis les sports, la forme suprême de combat pour les humains). Je t'avoue que c’est une bien désagréable torture que de devoir les lire ! Mais c’est mon travail. Je crois pouvoir affirmer, chère M., qu’à Paris s’est développée une civilisation issue de la même civilisation dont est issue la nôtre, mais ayant, pour son malheur, fait des choix différents qui non seulement sont erronés mais auxquels on n’a pas osé remédier et qui, somme toute, sont restés très primitifs. Car finalement, ces élections ne servent qu’à créer le suspense et à distraire l’homme, tout comme le distrayaient et le satisfaisaient les grandes épopées sur la lutte entre le bon et le mauvais Bravo.

Il me faut absolument manger. Après quoi je devrai à nouveau m’étendre sur cet objet qu’on appelle lit, assommé par la seule volonté de mon estomac (c’est l’organe où l’homme dépose tout ce qu’il ingurgite). J’ajoute à ce message quelques remarques comiques, notées à plume courante sur les seules feuilles de papier non imprimées que j’aie pu trouver, en espérant que tu voudras bien les remettre au sieur XTHC, fin connaisseur des planètes lointaines et curieuses, et qui s’en délectera.

Ton M.



FICHE

Type : humains

Caractéristiques : bipèdes et friands d’informations

capacité neuro-cérébrale : satisfaisante

capacité de raisonnement : décevante (atrophie)

capacité d’empathie : la loi du miroir (l’on ne se reconnaît que dans ‘celui qui nous ressemble’)

passion : information (mode de connaissance hérité du ‘gnoothi seauton’ terrestre antique et des croyances – religieuses et autres – ayant l’ambition de tout maîtriser grâce à la connaissance ; la devise : je sais, donc je suis est devenue: je m'informe, donc je suis)

l’observation du sujet s’est surtout concentrée sur ce qu’on appelle les ‘informations’ ; il en ressort que :

1. le suspense est l’agent formel principal

2. on applique ce suspense à un nombre de sujets restreints

3. sujets de prédilection :

a. combats, luttes, conflits (élections, sports, guerres)

b. drames :

a. personnels (meurtres, violences, noyades, etc.)

b. supra-personnels (famine, pollution, etc.)

c. naturels (tsunami, désastre nucléaire, etc.)

4. ingrédients indispensables pour bien mener le suspense : espoir ou crainte

et que

1. le temps est le deuxième agent formel structurant et qui sert à comparer (passé/présent/futur) pour étoffer la présentation des sujets de prédilection

2. ces comparaisons sont toujours aléatoires car

a. basées sur des chiffres d’origine suspecte et propices à interprétations diverses

b. elles ne servent qu’à étayer une thèse pro ou contra concernant les sujets de prédilection, particulièrement les combats, luttes (cfr supra 3a.)

3. si l’espace sert à comparer (p.ex. dans les comparaisons du type : ‘la France est plus/est moins (adjectif) que (autre pays)’, culminant dans le magnifique : ‘la France est le plus/le moins (adjectif/substantif) au monde)', l’on peut être sûr que l’on ne sait absolument rien sur l’autre pays et qu’un habitant de cet autre pays, étant en France, nierait formellement le chiffre ou les qualités ou défauts qu’on lui impute, à lui ou à son pays ; le monde, étant trop grand pour s’opposer à ce type de comparaisons, d’habitude se tait

et que

1. la logique de suspense (on est ‘en suspens’, dans l’attente) a besoin du temps pour se concrétiser (‘hier il est arrivé ceci, je l’apprends aujourd’hui et j’espère ou je crains quant à demain’) et se déroule selon la loi d’action – réaction :

a. une action suscite une réaction, à laquelle on réagit, ce qui à son tour… et ainsi de suite

b. cette loi se trouve sur-représentée dans les sujets de ‘combats’, p.ex., si A est candidat 1, B candidat 2 :

A attaque

--- soit : déni de B – nouvelle attaque de A --- silence de B --- nouvelle attaque etc

--- soit : contre-attaque de B – contre-attaque de A (ou déni de la contre-attaque de B) --- etc etc

c. attaques (sub b.) sur :

1. faits vrais

2. faits faux

3. la vie privée, la famille, les proches de l’autre candidat

d. la loi d’action – réaction s’empare de tout et de tous :

1. de tout : l’anecdotique règne (vêtements ; le chien ; les repas préférés ; les tics ; genre de peigne et de parfums ; cils vrais ou faux ; longueur des métacarpes etc)

2. de tous : les producteurs d’infos se délectent à dénicher ou inventer des infos, les autres se délectent à les consommer

et que

1. la vérité, l’analyse, ainsi que le cadrage à une plus large échelle,

a. sont subordonnés à la loi formelle du suspense (le 'je crains ou j'espère pour demain' prévaut sur la véracité des faits)

b. sont subordonnés à la loi de la simplification

p.ex. dans ‘combats’ (politiques)

- on se limitera aux protagonistes les plus puissants

- qu’on opposera l’un à l’autre comme étant bon et source d’espoir (A) et comme étant mauvais et source de crainte (B)

- il suffira d'affubler le 'mauvais' d'un nom qui l'accable; trouver le bon qualificatif pour neutraliser l’adversaire est affaire de flair et de bon sens : il faut trouver, là où se déroule le combat, le mot juste et qui correspond à ce que le public trouve le plus exécrable, pour ranger l’adversaire parmi les ‘mauvais’

- si le qualificatif ne ‘marche pas’, on martèlera qu’il indique vraiment ce qui est abject et à craindre, jusqu’à ce qu’il fonctionne

- on lance de préférence ce qualificatif sans explication aucune ; il est plus difficile de le réfuter que de le prouver

- on constate d'un air désabusé que les électeurs ont voté pour le mauvais parti ; on ne se demandera jamais pourquoi ils ont émis tel ou tel vote; les électeurs n’ont raison que lorsqu’ils votent pour les bons

c. sont subordonnés à la loi de l’exclusion

p.ex. dans les ‘combats’ (politiques ; ou guerres)

- on passera sous silence les vrais enjeux (jugés trop difficiles à expliquer aux humains, considérés comme un troupeau de moutons misérablement stupides)

- on passera sous silence les personnes ou groupements ou classes sociales qui n'adhèrent pas aux deux protagonistes les plus puissants et l'on donnera la parole uniquement à ceux qui appartiennent aux deux protagonistes ou les représentent

2. ce qu’on fera d’une façon hautement anecdotique

3. ainsi, sous prétexte de rendre l’objet/l’enjeu du combat plus humain et tangible

a. soit on masque les vrais enjeux (ils ont disparu du compte-rendu exclusivement anecdotique)

b. soit la personne ou le groupe qu’on interviewe se fait le porte-parole de l’enjeu que veut faire ressortir celui qui l’interroge (non pas le vrai enjeu, mais l'enjeu qui compte pour le journaliste)

c. on ne s'écartera jamais des mots d'ordre, qui ne souffrent aucune remise en question, p.ex. mieux vaut l’ordre que le chaos ; démocratie avant tout ; toute rébellion est juste et légitime ; toute religion est extrémiste ; le laïcisme est un bienfait universel ; ainsi que tous ses contraires

et que :

1. l’on évite de constater que, parfois, des situations sont si complexes qu’aucun ‘oui’ ou ‘non’ les débloquera et qu’il n’existe aucune solution entièrement satisfaisante (car les solutions a, b, c etc engendreront, chacune, leurs problèmes respectifs, d, g, h, etc.)

2. on évite de débattre sur le fond ; on préfère : l’incarnation d’un problème ou d’un espoir en deux personnes en chair et en os (A et B) qu’on laisse lutter entre eux, et en faisant croire que leur victoire ou défaite inaugure la solution respectivement l’aggravation du problème ou même le cataclysme (c’est là, XTHC, ce que nos ancêtres appelaient le syndrome de Bravo)

3. paradoxalement, les médias se portent bien et les journalistes sont les mages de la planète

4. malheureusement, les médias ne disparaîtront pas, mais seront progressivement supplantés par des médias personnels, suite à la prolifération des moyens électroniques de communication; tout un chacun sera journaliste et consommateur d’infos à la fois

et que,

lorsque 4 aura eu lieu, rien ne changera mais tout s’intensifiera car chacun aura la liberté totale de se créer des héros ou des ennemis qu’il soumettra à l’épreuve du temps, et dont il jugera les péripéties vraies ou imaginaires comme il le voudra, en suivant ses préjugés qu'il ne remettra jamais en question, et il créera ainsi son propre récit à suspense

et que, donc :

dans quelques décennies, ou qui sait plus tôt déjà, les infos ne déformeront plus la réalité, comme elles aiment le faire maintenant, mais la créeront, comme elles le font déjà, et surtout, que chaque humain, étant observateur et créateur de la réalité, tel un Dieu, créera son propre drame individuel qu’il essaiera d’imposer aux autres comme étant la réalité. Cela nous donnera quelques belles tragédies.

Fait sur la planète Orbis Terrae.


Suivi : peu conseillé