Le duc de Dé

On parle souvent, à la cour, du ‘Masque de Fer’, un homme que le Roi aurait embastillé. On a coiffé sa tête d’un masque de fer massif, sans aucun orifice pour les yeux, le nez, la bouche ou les oreilles. Jour et nuit, cet homme suffoque. Régulièrement, par jeu, son geôlier applique son oreille contre le masque à hauteur de la bouche. Alors, il n’entend qu’un court soupir désespéré, suivi d’un hurlement effrayant. Il s’agit, dit-on, du frère du Roi.

Pour moi, je trouve le duc de Dé plus énigmatique et plus angoissant que ce prétendu frère du Roi. Le duc de Dé déambule en toute liberté dans les corridors et les cabinets du château. Il assiste au lever du Roi, l’accompagne à la chasse à courre, se trouve à ses côtés lors de ses promenades dans le parc. Néanmoins, on ne sait quelle est sa fonction, quels sont ses appartements, ni même quel âge il a. Le duc de Dé nous cache son identité, tout en nous montrant son visage. Il se peut qu’aujourd’hui, à la messe, au souper du Roi, lors des vêpres, il m’ait frôlé à mon insu. Dès que j’eus appris l’existence du duc de Dé, il m’intrigua. Depuis peu, sa présence me hante.

Il m’arrive de m’entretenir avec des personnes de qualité, fins connaisseurs du château, qui, lorsque je les interroge, s’étonnent du peu de choses que l’on sait sur le duc. Cependant, ces mêmes personnes, constatant que je ne cesse de les suivre et de leur poser des questions à son sujet, soudain interrompent leur conversation et me renseignent sur sa lignée. Elle remonte, disent-ils, à Henri III. Un des échansons du Roi, devenu page, écuyer et finalement, conseiller, aurait été élevé au rang de duc lors d’une partie de chasse. Selon eux, le duc de Dé est un homme de très petite taille. Il a un long visage à la peau pâle, piquée par la vérole, de petits yeux pers bien tristes, un nez rougeâtre, des joues bouffies, un menton fuyant et de petites mains de femme, toujours moites, qu’il ne cesse de remuer et qui s’accordent mal avec ses bras longs et musclés. Il a le torse carré et de petites jambes décharnées. Il déjeune vers cinq heures du matin en prenant une seule tasse de chocolat. Ensuite, il fait ses prières, agenouillé au pied de son lit. C’est un excellent cavalier et il est grand amateur du trictrac. On m’a confié qu’il fait beaucoup rire car il supporte mal de perdre au jeu ; que, du reste, sur le champ de bataille il est vaillant et courageux ; qu’il manie bien l’épée, et qu’il n’a jamais dû rendre la moindre ville, fût-elle assiégée par le meilleur des maréchaux. C’est un homme pieux, économe, probe, austère, honnête, toujours prudent, jamais grossier ni impertinent.

Chaque fois je remercie ces quelques personnes qui m’ont renseigné, et, après être sorti de la pièce, j’y retourne peu après; alors j’entends ces mêmes personnes, croyant que je ne les écoute pas, exprimer leurs doutes sur l’existence du duc de Dé.

Le duc quitte tous les deux mois la cour pour se rendre au duché de Dé. Il y visite ses fermes et examine la liste des revenus de ses terres. Cela, son intendant me l’a confirmé. Pourtant, cet intendant n’a jamais vu son visage. Il reconnaît le duc à sa silhouette, à son port et surtout à sa voix, qu’il est le seul à pouvoir distinguer. En effet, le duc entre toujours dans ses terres à cheval, sans ses gens, enveloppé dans un large manteau et avec un grand capuchon qui lui couvre le visage du crâne jusqu’au menton. Ce manteau, il ne le quitte jamais, même lorsqu’il reçoit ses fermiers. Il se retire dans une petite chambre donnant sur la cour pour vérifier ses comptes, en interdisant quiconque d’y entrer sans avoir d’abord frappé et crié : « On entre ! Si Monsieur voudra bien s’occulter ! ». Cela lui permet de cacher son visage derrière la manche de son manteau. Il a les draps de lit en horreur : il dort, enroulé dans ce même manteau, le capuchon lui servant de bonnet de nuit, à même le matelas. En repartant, dès qu’il a atteint la limite de ses terres, il descend de son cheval, ôte son manteau et son capuchon et prend un carrosse des plus simples, sans insignes, avec un seul cocher et sans valets. Et ce n’est qu’en arrivant aux abords du château qu’il s’habille en homme de cour, change de chevaux et prend un de ses plus beaux carrosses portant ses armoiries. Après quoi, comme chaque noble ou chevalier honnête, vêtu d’une façon élégante mais peu voyante, il entre au château, se présente dans l’antichambre des gardes et se fait annoncer comme le duc de Dé.

Mon épouse et moi partageons, depuis notre première rencontre, la même curiosité pour le moindre fait de la cour. Curiosité commune, jamais assouvie et qui soude notre entente. Aussi, nous avons souvent devisé, le soir, des faits et gestes que nous avions remarqués au cours de la journée. Un soir, alors que nous étions sur le point de nous coucher, en réponse à une question anodine que je lui avais posée concernant le duc, mon épouse me regarda longuement. « Cherchez-le, me dit-elle, cherchez-le, ce duc de Dé, pour moi, j’avoue que je crois vos démarches assez vaines. » « Comment donc et pourquoi les croyez-vous vaines ?» « Si cet homme, me dit-elle, tout en étant parmi nous, n’a jamais été repéré ni reconnu par des personnes de qualité, il se pourrait, cher ami, que la solution soit simple ; j’avance, pour moi, qu’on se l’imagine parmi nous, mais qu’il n’y est pas. Qu’il n’est qu’une ombre vagabonde. Le duc de Dé est passé maître dans le paraître. C’est son plus grand atout et son triomphe : il affirme sa présence à la cour sans y être. » Et, me voyant débouté, elle ajouta : « Je vous taquine, cher ami. J’abdique. Je ne connais pas cet homme, et jamais je ne le connaîtrai. Je vous laisse mener votre petite enquête à votre gré. »

Je me vis donc obligé de débrouiller l’énigme du duc de Dé sans l’appui précieux de mon épouse. Mais d’emblée j’avoue mon impuissance, et je ne cacherai pas la peine que me causa mon épouse lorsque, peu après, elle refusa rigoureusement de s’entretenir avec moi du duc de Dé.

Il ne me resta plus qu’une issue : m’adresser à Dangeau. Cet homme est le journalier du Roi. Il suit le Roi partout, de nuit et de jour, comme un chien inséparable de son maître, et tient un journal des actes et des paroles de Sa Majesté qu’il compte léguer à la postérité. En outre – et c’est là un des grands secrets de la cour – il dispose de quelques dizaines d’espions qui notent toutes les allées et venues du château.

J’attendis le jour où le Roi s’était retiré dans ses appartements, avec pour seule compagnie ses médecins, le chirurgien et son confesseur. Ce fut le jour où il eut à subir la grande et douloureuse opération que nous connaissons tous. Tandis que le Roi, allongé sur son lit, faisant preuve d’un héroïsme inouï, affrontait les médecins et le bistouri, je fixai mon regard sur Dangeau. S’étant vu refuser l’accès à la chambre du Roi, il faisait les cent pas devant la porte, la mine fort triste. Je l’accostai : « Monsieur, je veux vous parler, dis-je, d’une affaire de la plus haute importance. » Il jeta un regard déçu et dépité sur la porte fermée, puis me dit : « Bien, Monsieur. Je vous attends. »

Je m’en fus donc le retrouver dans son cabinet. Après que je lui eus parlé du duc, Dangeau prit un air pensif, me pria de l’excuser et se rendit dans l’antichambre. Là, il envoya un valet chercher une personne dont je ne pus distinguer le nom. Cet homme arriva. Dangeau parla longuement avec cet inconnu. Ils parlaient à voix basse. Puis il envoya chercher un autre homme. Ce deuxième homme arriva, chuchota quelques paroles et repartit immédiatement après.

En jetant un coup d’œil sur les papiers éparpillés sur le bureau de Dangeau, j’y trouvai une liasse, contenant le compte rendu journalier des activités du Roi. Puis une autre liasse de papiers, avec les entrées et sorties du château. Il m’aurait suffi de feuilleter ces liasses pour en savoir plus sur le duc de Dé. J’y trouverais à coup sûr la seule description fiable et détaillée de sa personne. Soudain Dangeau revint, vit mon regard, se précipita sur son bureau, balaya les deux liasses vers l’autre côté de son bureau et les déposa dans le tiroir d’un secrétaire qu’il ferma à clef. Il glissa la clef dans une poche à hauteur de sa poitrine. Avant de se rasseoir, il tapota plusieurs fois cette poche, en m’observant d’un œil sévère.

À nouveau je lui demandai : « Connaissez-vous le duc de Dé ? » J’insistai : « Je lui ai de l’obligation, j’aimerais lui parler. » Dangeau jeta un regard inquiet sur la porte de l’antichambre, où j’entendis des pas qui s’éloignaient. Plusieurs portes se refermèrent, l’une après l’autre. La toute dernière porte s’étant refermée, Dangeau ouvrit sa bouche édentée, me fit un large sourire hideux, et me dit que, furieusement curieux de tout mais incapable de soupçonner le dessous des cartes, je me targuais de tout voir et tout savoir, tandis que j’ignorais qu’à la cour, bien qu’on croie tout voir, on voit peu, et bien qu’on parle beaucoup, on ne fait que caqueter.

« Voyez-vous, ajouta-t-il, plus on parle, plus on se méprend, et plus on cherche, moins on trouve. » « Monsieur, dis-je, ce sont là de très belles maximes, dignes du meilleur moraliste de notre siècle. Cependant, elles ne s’appliquent pas à mon cas, et encore moins à la prière que je vous fais. Je peux vous assurer que mes amis - amis fiables et qui me sont chers - attestent de la bienveillance du duc de Dé à mon égard. Ils m’assurent que je lui ai l’obligation de certains bienfaits. Bienfaits immenses dont je lui suis redevable, bien que je ne connaisse pas leur nature. Une chose est sûre : ce sont des bienfaits d’une incalculable valeur, touchant ma personne, mon épouse et mes biens. Il est parfaitement honnête que je cherche à l’en remercier. » Dangeau resta imperturbable, et dit : « Saviez-vous que j’ai vu, hier, une pièce d’opéra, fort bien jouée et chantée ? J’y ai entendu cette phrase bien amusante dont le Roi a beaucoup ri : « La curiosité avoisine la cécité.» » Sur ces paroles, il se leva et me fit reconduire par un de ses valets vers mes appartements.

Là, ce fut la surprise, le désarroi. On avait défoncé la porte de mes appartements et on avait donné de grands coups de hache dans le plafond et le plancher. Les vitres étaient brisées. Aucune pile de bois à côté de la cheminée. Mes appartements étaient dégarnis. J’ignore où étaient passés les meubles ; il me sembla que, pour pouvoir s’en débarrasser en moins d’une heure – c’est le temps qu’avait duré mon entretien avec Dangeau – les vandales avaient dû les jeter par les fenêtres.

Je m’adressai à ma servante, assise près de l’entrée : « On a saccagé nos appartements ! Vite, cours avertir mon épouse ! »  Elle se leva d’un bond, se tut, embarrassée. Puis, voyant mes traits colère, elle me dit, sur un ton très respectueux : « Monsieur excusera mon humble personne de ne pas appartenir à sa maisonnée. » Et, après avoir jeté un regard douloureux sur moi et sur la pièce vide et délabrée où nous nous trouvions : « Cependant, dit-elle, la servante que voici se réjouit de l’hymen que Monsieur vient de lui annoncer. Et si Monsieur voudra bien lui donner le nom de son épouse, la servante s’empressera de l’aller appeler. » D’un air fort occupé, elle s’adressa à une autre servante qui dormait dans un coin de la pièce, la bouche grand’ouverte, en lui enjoignant d’aller quémander auprès de l’intendant un lit, quelques draps et des couvertures. « Vite, la nuit va tomber, il les lui faut, lui dit-elle, pour sa nuit de noces. »

Puis, se tournant vers moi : « Monsieur désire-t-il souper ? » Cette insolence me choqua. « Comment donc, un lit, des draps, des couvertures ? On les a volés, te dis-je ! Fainéante ! Pourquoi n’as-tu pas préparé le souper ? » J’empoignai un morceau de plancher qui se trouvait sur le sol, et, en remuant l’extrémité de ce bout de bois contre le bas de son dos, je dis : « Tu veux le bâton ? » « Non, assurément non », dit-elle, d’une voix très douce, toujours respectueuse, et elle sortit et se dirigea vers le couloir, calmement, dignement, en emmenant une troisième servante avec elle, personne laide et hâve, à moitié endormie et titubante qui venait de sortir d’une autre pièce, en me laissant seul dans mes appartements sans porte, sans plancher, au plafond troué.

C’est là, dans mes appartements, que chaque nuit je prie et je veille, assis sur la porte qui gît à terre, dans l’attente de mon épouse. Épouse fidèle et fiable, compagne affable, confidente sûre, âme sœur et maîtresse affectionnée dont je viens d’apprendre, à force d’enquêter et d’insister, qu’elle loge chez un duc très en faveur auprès du Roi, lié à Monsieur, apprécié de Madame, ami de la Grande Mademoiselle, duc connu de toute la cour qu’il éblouit par son élégance, son charme et sa prodigalité mais dont personne, jusqu’à présent, n’a voulu me dire le nom.