Sparte chapitre 9

C’était une consigne bien étrange. Bien sûr, il y avait les trois buffets, alignés jusqu’au fond de la salle. La salle était grande, impressionnante. Les niches qui la bordaient, plongées dans l’obscurité, avaient de quoi intriguer. Mais il y régnait une atmosphère froide, peu accueillante.
Autour du premier buffet se trouvaient plusieurs couples, composés d’hommes, de femmes ou d’un homme et d’une femme. Chaque couple se tenait à l’écart des autres couples. Au-dedans de chaque couple par contre, entre les partenaires, c’était une profusion de paroles mystérieuses dites à voix basse, de caresses câlines, de clignements d’yeux complices.
« Attention ! », dit un homme à notre approche. Tous, à ce mot, se pressèrent autour du buffet, deux à deux, en nous tournant le dos.
« Je cherche… », dit Cynthia, qui, à vrai dire, ne savait que demander, uniquement désirait nouer une conversation. L’homme qui avait lancé l’alerte, sans daigner se retourner, leva la main en l’air, montra du doigt les deux autres buffets, se pencha vers sa compagne, lui donna un baiser sur les cheveux et se mit à lui caresser la nuque et l’épaule. Les autres couples suivirent son exemple. C’était à celui ou celle qui montrerait le plus d’affection pour son partenaire. Une femme tira sa compagne vers elle et, après lui avoir délicatement touché le front, brusquement prit sa tête à deux mains et la poussa contre son épaule. Cette compagne ne s’en offensa pas ; elle frotta sa joue contre le creux de l’épaule, plusieurs fois, en soupirant comme un enfant, les paupières frémissantes, un sourire béat sur les lèvres.
« Allons voir plus loin, dit Cynthia, je suis sûre que… », et après quelques pas elle s’arrêta, regarda à nouveau les quelques couples groupés autour de ce premier buffet, et d’un ton admiratif, s’exclama : « Qu’ils sont beaux ! »
Cynthia avait vu juste : ces couples étaient lumineux, amoureux, tous beaux, sans exception ; mais froids aussi, distants, indifférents à tout ce qui ne les concernait pas.
Les quelques couples autour du deuxième buffet étaient extrêmement timides. À peine nous eurent-ils aperçus qu’ils se couvrirent le visage de leurs mains, abandonnèrent leurs assiettes et leurs couverts sur le buffet et se mêlèrent aux quelques personnes qui se tenaient debout devant les niches.
De quoi avaient-ils honte ? Était-ce notre attitude, notre regard curieux, étonné qui les gênait ?
J’avais devancé Cynthia de quelques pas, et je dis, en m’adressant aux deux hommes qui avaient préféré rester près du buffet :
« Nous venons d’une des chambres d’hôtel. Celles situées près du vestibule. Je m’appelle Céphalos. Nous cherchons, Messieurs… »
Dès que j’eus amorcé ma question, le premier homme, la soixantaine, prit sa serviette qu’il déplia, secoua, et dont il posa un coin contre la tempe, l’autre contre la bouche ; dépité, se rendant compte de sa posture idiote, ce bandeau de tissu blanc lui couvrant le visage en diagonale, il laissa tomber la serviette à terre. Il cacha son visage derrière ses avant-bras et se retourna. L’autre homme, la vingtaine, le regard affolé, prit lui aussi sa serviette, la secoua et la noua autour du cou. Il fit rapidement un grand nœud à l’avant, aussi grand qu’un chou et qui lui couvrait le cou, le bas de son menton et de là remontait jusqu’à lui cacher la bouche – puis, voyant qu’il lui était impossible de faire remonter le nœud plus haut encore, jusqu’aux yeux, afin de les cacher, eux aussi, et ayant vu son compagnon jeter sa serviette à terre, il dénoua le tout, se retourna. Les deux hommes, en morigénant, le cadet soutenant son compagnon plus âgé, s’éloignèrent vers la paroi.
Ce fut à notre tour d’être intimidés et embarrassés lorsque nous eûmes atteint le troisième buffet. Là aussi, des couples étaient groupés autour du buffet. Ils nous dévisageaient, un sourire narquois sur les lèvres. Nous restions là, Cynthia et moi, interdits, sans oser toucher aux fruits étalés sur le buffet. Jusqu’à ce que Cynthia me chuchote à l’oreille :
« N’oublie pas qu’ils sont exactement comme nous. 
- Tu veux dire : qu’ils sont passés, comme nous, par l’Érotérion ?
- Non, non – pas du tout. Je ne te parle pas de ça. Ils sont formés et déformés comme nous.  Regarde, tu verras.»
J’avais baissé les yeux, intimidé par les regards des convives autour de la table ; encouragé par les paroles de Cynthia, je les relevai. Et je m’aperçus que les visages que nous avions en face de nous méritaient un sourire compatissant, si pas hilare: c’est que, en les regardant de plus près, on ne pouvait s’empêcher d’éclater de rire.
Tous ces visages étaient asymétriques ; je voyais des oreilles décollées sur un petit visage mince et étiré ; des bouches pourvues de deux rangées de dents supérieures, séparées par une fine ligne couleur gencives ; je vis un bras potelé, couvert de longs poils noirs et denses, et qui sortait d’une épaule grêle et se terminait sur un poignet d’une telle maigreur qu’on voyait l’os à travers la peau ridée, poignet auquel était accolée une grande main charnue qui soutenait, en appliquant ses gros doigts contre une joue creuse, une tête toute petite, triangulaire, aux traits à peine esquissés, à l’exception des yeux, grands, ronds, bleu ciel qui me fixaient avec dédain et dégoût.
Un seul nez que je vis là vous peindra le tout. Déjà, il était de travers et tellement gros qu’il semblait vouloir occuper tout le visage. À quelques centimètres de la naissance du nez, sous la peau, de part et d’autre de l’arête, s’était logée une boule de la taille d’une noix de prune. Une fois cet obstacle passé, le nez, jusqu’alors comprimé, enfin libéré, se redressait, s’allongeait, devenant aussi long que celui de Lachès. Nous le savons tous : le nez de Lachès s’allonge quand son possesseur ressent de la joie, sa croissance s’arrête une fois la joie terminée. Ce nez-ci ne cessait de s’allonger insensiblement par sa seule volonté ; les narines –  et ici j’appelle narines ce qui n’était que de la peau presque transparente, percée de petits orifices rougeâtres non à la base mais sur les côtés -, continuellement vibraient : le nez n’avait de cesse de humer tout autour de lui. La bouche était faite de lèvres minces, quasiment inexistantes, dont seules les commissures étaient clairement dessinées : elles zigzaguaient vers le bas et se prolongeaient dans de grosses rigoles verticales sur le menton qui semblaient taillées au couteau et en étaient encore sanguinolentes. Un nez ingrat, chargé d’une excroissance ridicule, nez oblique, curieux, nerveux, qui sans cesse s’allongeait, s’agitait, humait, reniflait, des lèvres tristes, marquées par ce qui tenait tant de la morgue que du chagrin, un menton sillonné, tailladé, ensanglanté et, loin au-dessus de tout cela, une paire de grands yeux trop rapprochés l’un de l’autre, comme s’ils avaient rechigné à s’éloigner du nez qui dominait tout ce visage, yeux accusateurs qui ne cessaient de me fixer en me renvoyant mon propre regard curieux et insolent - tout cela, uniquement cela devant représenter un visage : vous avez là un exemple de ce que je vis.
La remarque de Cynthia m’avait frappé. En regardant ces visages, je me rendis compte que j’étais probablement à l’image de ce que je voyais : un être inabouti, dont on se demandait : « De quoi a-t-il l’air ? Qui est-il ? Que deviendra-t-il ? Ou est-ce une elle ? Comme elle est mal faite, ridicule, avec cette tête toute ronde aux longs cheveux frisés sur ce petit corps tassé, musclé ; où est son cou ? Il semble avoir disparu. Et puis, ce quelque chose de dérangeant, d’interpellant d’abord, puis, à force d’y regarder de plus près, de rebutant, de répugnant dans ce visage ! Il ne s’agit pas seulement de sa peau, grise, blafarde, grenelée, de son nez, de ses oreilles – c’est autre chose encore. Elle serait des plus aimables et sympathiques, intelligente, empathique, dotée de la plus belle voix du monde, que je ne pourrais souffrir une seule minute de l’avoir en face de moi. Elle attire, interpelle, dégoûte, effraie. Elle est ce qu’on appelle, sans la moindre exagération : « positivement laide »… »
J’étais un être fascinant entouré d’autres êtres tout aussi fascinants que lui. Le regard de ces couples avait provoqué notre embarras, à Cynthia et moi ; mais leur regard intimidant ne servait qu’à masquer leur propre embarras : ils se savaient aussi laids que nous.
Cynthia, d’un pas rapide, contourna le troisième buffet et se dirigea vers la paroi à l’extrémité de la salle. Là, dans une embrasure carrée, se trouvait une niche que je n’avais pas remarquée lors de ma première visite à l’Hespéride. Elle avait la forme d’un cube: le plafond, le sol, les parois avaient les mêmes dimensions que l’ouverture donnant accès à la niche. Tout l’espace, le plafond inclus, était recouvert de dalles carrées, légèrement bombées qui, par leur forme, leurs dessins et leur couleur d’airain, rappelaient les lourds et immenses boucliers de nos ancêtres exposés au Musée. Les parois luisaient, le sol était parsemé de pétales de fleurs et de gouttelettes comme s’il venait d’être aspergé par la rosée. Du reste, cette niche était vide : il ne s’y trouvait aucun objet. Mais l’aspect de cet espace était tellement serein et sévère à la fois, il en émanait un si grand calme, une telle force aussi, que nous restâmes longtemps sur le seuil de la niche sans oser y mettre les pieds, jusqu’à ce qu’un homme – du moins, quelqu’un habillé en homme – s’adressât à Cynthia. En se pinçant le nez des deux doigts de sa main droite, il demanda :
« C’est ton partenaire, celui-là ?
Il l’avait dit avec une telle intonation dénigrante, que j’imaginai qu’il avait voulu dire : « Tu t’es choisi ce petit énergumène puant que voilà ? »
- Oui dit Cynthia.
- Son nom ?
- Céphalos ?
- D’où il vient ?
- Sophrosynè.
- Et toi, comment tu t’appelles ?
- Cynthia.
- Écoute, Cynthia, tu te trompes. Tu n’as rien à faire ici. Si tu as choisi ce type-là comme compagnon, passons, c’est ton choix. Mais tu aurais dû prendre un autre chemin.»
Il pointa de son index la première niche, située à côté du premier buffet, fit un mouvement circulaire avec sa main gauche, mouvement qui faisait le tour de la salle. Et à chaque niche - les deux niches à droite de la rangée de buffets, vue depuis l’extrémité de la salle, et les deux niches à gauche de cette même rangée – il s’arrêta un instant, en disant :
« Là, c’est là qu’il faut aller, Cynthia. Là, là, là. Dans l’ordre que je t’ai indiqué. »
Entre-temps d’autres couples étaient rentrés dans la salle. Ils s’étaient immédiatement dirigés vers les niches disposées autour de la salle, en commençant par celle située à gauche de l’entrée. Tous ces couples, entrant goutte à goutte, avaient formé une masse de gens compacte qui s’était immobilisée le long de la paroi. On se bousculait, les gens qui voulaient sortir des niches se heurtaient à la file de gens qui attendaient, alignés le long de la paroi, désireux d’y entrer à leur tour. Bientôt cette file d’attente, qui ne cessait de s’allonger suite à l’affluence de nouveaux visiteurs, se prolongea jusqu’à la niche vide.
Face à cette foule de gens qui nous empêchaient de faire chemin arrière et de nous diriger vers la niche que l’homme avait indiquée en premier lieu, Cynthia eut l’idée d’à nouveau longer les buffets, en sens inverse, et de tourner à droite, une fois arrivés au premier buffet. Et c’est ainsi, en évitant adroitement les couples attroupés le long de la paroi, que nous parvînmes à la première niche. Mais il s’avéra qu’il était impossible d’y entrer. Le petit homme vif et mince qui nous avait interrogés à l’entrée de la salle se tenait devant l’embrasure de la niche, les bras en croix. Il nous taxa, et d’un bref signe de tête il nous fit comprendre qu’il nous permettait tout au plus de regarder par-dessus ses bras à l’intérieur de la niche.
Nous y vîmes une seule personne, de dos, debout devant le canapé au milieu de la pièce, vêtue d’une combinaison moulante qui lui recouvrait tout le corps. Éclairée par un spot fixé au plafond et qui l’enveloppait d’une lumière crue, elle bougeait les hanches de gauche à droite et vice versa, étendait les bras et agitait les mains, en les laissant flotter ou vibrer au gré d’un vent imaginaire. Elle ramenait ses mains vers les hanches, effleurait ses fesses, les caressait, lentement, lascivement. Après avoir tapoté ses fesses avec quelques mouvements courts, saccadés, elle se laissa tomber sur le sol, se recroquevilla, s’embrassant de ses propres bras, s’allongea, ventre à terre, en frottant son visage contre le sol, se tourna sur le dos, étira ses bras, ses jambes, se releva d’un bond, en contorsionnant son corps comme s’il était mû par un ressort intérieur qui le faisait tournoyer sur lui-même. Ensuite, en nous tournant à nouveau le dos, elle amorça un mouvement que j’appellerai, à défaut d’un autre terme, celui du déploiement.
D’abord, tout en restant immobile, elle avait incliné la tête. Elle se résumait à ce qu’on voyait d’elle : ses talons, ses jambes, ses fesses, un dos, une nuque : un corps muet, incomplet. Elle se détendait, relâchant ses muscles : son corps, mou, sans force, aux épaules tombantes, était près de s’écrouler. Mais elle se redressa, releva la tête, rehaussa les épaules, cala ses pieds sur le sol, comme pour se donner l’appui nécessaire pour ce qu’elle se proposait de faire : se redresser et continuer à se redresser, sans jamais s’arrêter, toujours se redresser, les bras collés contre les côtes, debout sur la pointe des pieds. Son corps grandissait, s’affinait, s’amincissait, devint une ligne fine verticale n’existant que par et pour elle-même, un fût, arbre haut, arbre immense, vigoureux, croissant sans interruption, hésitant devant aucun obstacle, ignorant ce que signifient les mots ployer, fléchir, se courber, s’accommoder, céder, abandonner, arbre voulant toucher les nuages, les percer, arbre tendu vers le ciel qu’il désire toucher afin de l’embrasser, de l’apprivoiser, de le dompter, de le dominer.
Qui pouvait bien être cette danseuse prodigieuse ? Elle avait les dons d’un mime.
Après une courte pause durant laquelle elle restait immobile, la tête à nouveau penchée vers le sol, elle reprit la même danse, à ceci près qu’elle se tournait vers nous à chaque fois que, dans la danse précédente, elle nous avait tourné le dos. Sa poitrine, ses hanches, sa silhouette se détachaient de l’obscurité qui l’entourait. C’était la silhouette que j’avais vue de dos. C’était donc la même danseuse. Mais j’eus la sensation troublante, en regardant son visage, qu’il s’agissait de l’homme chauve.
Déjà, la danse était terminée. Confus, craignant que cette danseuse ne fût en réalité l’homme chauve, je n’avais eu ni le courage ni l’envie de la regarder. Elle pivota, et, après s’être reposée pendant quelques instants, reprit cette même danse, pour la troisième fois.
J’entendais les éclats de voix des couples alignés le long des parois, les rires hautains des convives autour du premier buffet – et, plus fort encore que ces voix, que ces rires, la respiration saccadée de la danseuse. Cette danse l’épuisait.
J’avais pris le parti d’assumer que j’avais devant moi une danseuse, ayant, par hasard, un visage qui rappelait vaguement celui de l’homme chauve. Mais lorsqu’arriva le mouvement final au cours duquel cette danseuse s’épanouissait en grandissant, en s’amincissant, en s’élevant au-dessus de soi, en s’identifiant physiquement avec ce qu’elle avait de plus beau, de plus hardi, de plus élevé en soi, offrant un exemple concret, physique de ce à quoi le désir de l’homme peut mener : à la capacité de se surpasser, de grandir au-delà de ce qu’il se croit, de s’opposer à ce qui le contrarie, l’abaisse, l’avilit, le définit -, elle s’arrêta brusquement, pivota trois fois, très lentement, comme pour mieux nous laisser voir la réelle apothéose de sa danse. Ses épaules s’élargirent ; ses fesses devinrent des fesses d’homme. Elle avança les lèvres, ouvrit la bouche, aspira l’air, gonflant les joues comme un enfant : son torse se bomba, sa poitrine menue adoptant peu à peu la forme de la poitrine musclée de l’homme chauve. Ses jambes, solides et musclées, suite aux longues heures consacrées à la danse, changèrent à peine. Ses bras, ses mains, ses pieds insensiblement s’élargissaient. La courbe indiquant le creux des hanches s’estompait. Le corps de la danseuse allait s’amincissant, visant haut, voulant atteindre le ciel. Ce corps-ci s’élargissait, s’épaississait, s’enracinait. La silhouette de la danseuse, légère, féminine, avait disparu ; elle s’était effacée au profit de celle de l’homme chauve.
C’était donc l’homme chauve qui, la danse terminée, s’immobilisa. Après s’être agenouillé il baissa la tête, la releva, nous regarda, haletant fortement, le front en sueur, les yeux aveuglés par le spot qui l’éclairait. Pourtant ce visage radieux, tout en reproduisant les traits de l’homme chauve, était d’une féminité indiscutable. Et ce visage féminin était posé sur le tronc d’un homme athlétique qui, au lieu de faire une démonstration gratuite de quelques prouesses de gymnastique, avait préféré me séduire par sa danse solitaire, sensuelle, spirituelle, par ses capacités enchanteresses.
Quelques spectateurs s’étaient assis sur le seuil de la niche ; d’autres spectateurs se tenaient debout ; d’autres encore, en avançant la tête plus avant dans la niche, avaient appuyé leur menton sur le bras de l’homme qui bloquait l’entrée de la niche. Cynthia et moi, debout de part et d’autre de cet homme, avions posé notre tête contre la sienne, notre menton appuyé sur son bras. Tandis qu’il avait le visage tourné vers la salle et repérait et effrayait tout spectateur qui viendrait perturber le spectacle, il soutenait, sur ses bras, deux rangées de visages tournés vers la niche, accolés l’un contre l’autre, joue contre joue, tempe contre tempe, visages admiratifs, exaltés, car nous désirions tous que le spectacle recommence, encore et encore, à n’en jamais finir. Mais la lumière dans la niche s’éteignit. L’homme secoua ses bras, les baissa brusquement, et dit :
« Permettez, permettez ! Vous n’êtes pas les seuls à vouloir regarder. Prière de céder vos places ! »
C’est avec ces mots qu’il nous obligea à quitter la première niche et à suivre les spectateurs qui se dirigeaient vers la deuxième niche.
C’était sans compter avec la foule, entrée en masse et qui, dispersée le long des quatre parois de la salle, s’agitait, nous pressait. Poussés vers la niche suivante, repoussés vers la niche précédente, nous ne passions devant la deuxième niche que si les mouvements de la foule le nous permettaient ; je ne vis donc que des bribes de ce qu’elle avait à offrir. Je ne vous décrirai que ce dont je suis sûr de l’avoir vu.
D’abord : des panneaux lumineux, appliqués contre la paroi arrière et sur lesquels défilaient, sans discontinuer, des mots tels qu’orgueil, repli, profit ; hargne, vacarme ; abandon, trahison ; conception, déception. Deux ou trois mots qui se suivaient, sans relation apparente entre eux si ce n’était leur consonance ; mots en minuscules mais couvrant les trois quarts de la paroi et au-dedans desquels apparaissaient à intervalles irréguliers, séparément, en majuscules et en ordre aléatoire, les lettres I, O, M et T.
Devant ces panneaux : deux fauteuils, tournés l’un vers l’autre. Sur chaque fauteuil : un homme assis dont les genoux touchaient les genoux de son vis-à-vis. Les deux hommes se penchaient en avant et, simultanément, touchaient du bout de leur index le front de l’homme dans l’autre fauteuil. Ils retiraient leur main, en examinaient la paume et le dos avec une grimace de dégoût et s’adossaient au dossier en fermant les yeux. Ensuite ils posaient la paume de leurs mains sur les accoudoirs et, sans le moindre effort, sans changer en rien l’expression de dégoût sur leur visage, par la seule force de leurs biceps, ils se hissaient au-dessus de l’assise du fauteuil. Leurs gestes et grimaces se miroitaient : ce que faisait l’un, faisait l’autre. À un moment donné je les vis tous deux suspendus en l’air, se soutenant uniquement par leurs mains qui s’enfonçaient dans l’étoffe molle des accoudoirs. Ils avaient tous deux allongé leurs jambes et les gardaient ainsi, raides, immobiles, à la verticale, les jambes de l’un passant par-dessus les jambes de l’autre, sans jamais les toucher.
En me trouvant devant la niche quelques minutes plus tard, je les vis qui mettaient leur fauteuil l’un à côté de l’autre face à l’entrée de la niche. Ils s’asseyaient, immobiles, le dos raide comme une planche, l’avant-bras posé en entier et à plat sur l’accoudoir, les mains crispées, leurs doigts pourvus de longs ongles noirs, courbés et effilés, en jetant un regard froid et intimidant sur l’entrée de la niche. Une autre fois encore, je les trouvai debout devant leur fauteuil ; ils criaient, l’un après  l’autre, une dizaine de fois le mot « oie », après quoi, pris de fureur, ils ouvrirent l’assise du fauteuil avec un canif et en sortirent des taies d’oreiller qu’ils se mirent à jeter vers l’entrée de la niche, en grommelant, bougonnant, en vitupérant tel ou tel spectateur ou spectatrice qui osait y toucher. La dernière fois que je passai devant la niche je les vis qui enlevaient leurs souliers, leurs bas, leur ceinture ; ils les jetaient hors de la niche, par-dessus la tête des spectateurs. Et c’est ainsi vêtus, ou plutôt dévêtus, ne portant plus qu’une chemise et un caleçon, en gesticulant, pouffant, en tombant à la renverse, en s’accrochant aux accoudoirs comme des naufragés, qu’ils rapprochaient peu à peu leurs fauteuils, les mettaient l’un en face de l’autre, se relevaient et finalement s’y asseyaient, faisant un brin de conversation à voix basse, le visage détendu, l’air cordial. De temps en temps ils nous fixaient. Alors, une grimace orgueilleuse rendait ordinaires et laids ces deux visages passablement beaux, grimace qui voulait dire : « Regardez-moi. Pas lui – il n’existe pas ! Regardez-moi ! Ne suis-je pas le meilleur homme sur terre, le meilleur acteur, le meilleur menteur, le meilleur bouffon ? Il n’y a que moi qui vaille la peine ! »
C’était non pas une danse, comme dans la première niche, mais une suite inintelligible de poses et de postures.
Nous nous laissâmes entraîner vers la troisième niche. En passant à ras de la paroi à l’arrière de la salle, je m’aperçus que la niche vide était devenue inaccessible ; elle était cachée par une rangée d’hommes, tous vêtus de noir, postés coude à coude devant l’entrée et qui résistaient à la pression de la foule, sans reculer d’un pouce, empêchant quiconque d’y pénétrer.
Je connaissais la troisième niche pour m’y être assoupi quelque temps lors de mes premières rencontres avec Cynthia. J’avais alors choisi le canapé le plus proche de l’entrée. Il m’eût été impossible de m’y allonger cette fois-ci : chaque canapé était occupé par un couple, avec, assis à leurs pieds, deux enfants, un garçon et une fille. L’image qu’ils présentaient n’était pas sans me rappeler les photos de famille de Sophrosynè.
C’est une coutume, dans notre dème, de garder soigneusement les photos de famille de nos aïeuls paternels et maternels. Lorsque le père meurt, l’aîné de la famille hérite de ses photos et les met en lieu sûr ; à la mort des deux parents, on fait autant de copies des photos qu’il y a d’enfants, et on les distribue à chacun d’eux, afin qu’ils puissent, après avoir fondé leur propre famille, transmettre cet héritage visuel à leurs descendants.
Sur ces photos, l’homme s’assied à la gauche de la femme. Les enfants se rangent aux pieds de leurs parents, non pas selon leur âge mais selon leur sexe : les garçons devant leur père, les filles devant leur mère. Il va sans dire que ces photos représentent la famille idéale, heureuse, féconde ; on n’est autorisé à la prendre que lorsque le couple a au moins deux enfants de sexe différent. L’homme et la femme se tiennent la main ; les enfants, eux, soit regardent l’objectif en souriant, soit se retournent et, levant la tête vers leurs parents, les couvent d’un regard admiratif. Si les enfants regardent en arrière, vers le père ou la mère, le photographe a toujours soin de bien capter et de faire ressortir l’œil de l’enfant qui brille de reconnaissance et d’admiration (au besoin, et on ne le lui reprochera pas, au contraire, on louera son goût artistique, il retouchera l’œil auquel il manque l’éclat de la reconnaissance).
C’était précisément cette image-là que présentaient les trois couples, assis chacun sur un des trois canapés : une copie parfaite de la photo de famille officielle telle qu’on la transmet de génération en génération à Sophrosynè. Seulement, pourquoi la vis-je ici, cette photo, dans le quartier des Éphores ? Qui avait eu l’idée saugrenue de s’inspirer des photos de famille de notre dème pour les représenter ici ?
Je m’en ouvris à Cynthia qui me dit, d’un air indifférent : « C’est tout à fait naturel. Réfléchis-y : ce spectacle s’adresse à chacun de nous.»
Et d’un pas rapide, empressé, elle entra dans la niche, rejoignant les curieux qui s’étaient attroupés autour des trois canapés. Elle fixa les enfants, assis aux pieds de leurs parents. Ces enfants visiblement l’enchantaient. Régulièrement elle cherchait mon regard, tâchant de me communiquer son ravissement ; voyant que je ne réagissais pas (ces enfants ne m’intéressaient pas), elle se borna à échanger des sourires attendris avec les femmes et les quelques hommes à ses côtés qui, comme elle, en se penchant légèrement, en ouvrant grands les yeux, scrutaient chaque geste de ces enfants.
Pendant que Cynthia ne cessait de contempler ces enfants, il s’opéra un changement majeur dans ces personnes assises sur ou devant les canapés. Cela commença au premier canapé. Une des filles, assise aux pieds de son père, grandissait et vieillissait à vue d’œil, se levait, faisait quelques pas et prenait la place de sa mère qui, elle, rapetissée, rajeunie, s’éloignait et allait s’asseoir devant le père du deuxième canapé. Elle avait désormais la taille et le corps d’une fillette ; mais les traits de son visage avaient, en germe, les traits de la mère de ce même canapé et ne rappelaient plus en rien la mère qu’elle avait été. Sitôt la mère du premier canapé s’était-elle assise, sous les traits d’une fille, devant le père du deuxième canapé, que ce dernier, changé, non pas par la vieillesse mais au contraire, revigoré physiquement par un retour fulgurant vers un plus jeune âge, se trouvait, avec le corps d’un adolescent de quinze ans, ailleurs encore, aux pieds de la mère du troisième canapé, tandis que celle-ci, rajeunie à son tour jusqu’à devenir une fillette de douze ans aux nattes longues, réapparaissait aux pieds du père du premier canapé.
À peine cette première série de déplacements s’était-elle terminée que d’autres suivirent. Ainsi, le garçon du premier canapé devenait le père du deuxième canapé, suite à quoi la mère du deuxième canapé devenait la fille du troisième canapé ; et, une fois la fille du troisième canapé remplacée par la mère du deuxième canapé, le père de ce troisième canapé quittait sa place et changeait d’âge et d’aspect pour devenir le fils du premier canapé.
Je ne vous décris là que deux mouvements de cette étrange chorégraphie. Il y en avait d’autres encore : un fils devenait mère, une mère devenait père ; parfois on changeait de place entre les trois canapés, parfois entre deux canapés, parfois les changements se produisaient sur un seul canapé. Ces séries de déplacements s’entremêlèrent, s’enclenchant à des moments différents, alors même qu’une première ou deuxième série était déjà en cours. Il arrivait qu’un père, par exemple celui du deuxième canapé, se levait et se dirigeait vers un autre canapé, marchant lentement, absorbé dans ses pensées, et qu’il changeait d’aspect tandis qu’il marchait. On le voyait qui croisait l’enfant dont il empruntait les traits. Lorsque le père et l’enfant passaient l’un à côté de l’autre, chacun d’eux se dirigeant vers sa nouvelle place, pendant un court, très court instant on ne croyait voir qu’une seule personne, père et enfant à la fois, jeune et âgé, avec, sur son visage, une expression soucieuse, comme si cette personne s’interrogeait sur qui elle était, si elle se scinderait oui ou non en deux personnes différentes. Mais il arrivait tout aussi bien que les deux personnes qui échangeaient leur identité restaient assises, immobiles. Le regard fixé sur l’entrée de la niche, dans une passivité parfaite, ils subissaient ce qui leur arrivait sans sembler s’en rendre compte, sans même envisager de s’y opposer.
Qui donc était père, mère, fils, fille ? Qui pouvait prétendre être adulte si, d’un moment à l’autre, il rajeunissait ? Pourquoi la fille devenait-elle mère, le père garçonnet, le fils père, la mère fille ? Avais-je là, devant moi, sur chaque canapé, quatre personnes différentes ? Il me semblait, par moments, lorsque ces changements s’accéléraient jusqu’à atteindre une vitesse étourdissante, qu’il s’agissait d’une seule et unique personne, cédant, en partant d’un lieu vers l’autre, la place à un autre corps qui, à tout prendre, était tout aussi bien le sien. Un seul canapé où se serait déroulé le même spectacle m’aurait suffisamment démontré qu’un seul corps renfermait en lui une multitude de corps possibles et différents. Quel était le sens de ce que je voyais ? Était-ce un jeu ? Jeu qui n’avait d’effet que s’il était triplé et encore plus s’il se déroulait (ce qui se passa une ou deux fois) simultanément et exactement de la même manière sur chacun des trois canapés ? Qui donc s’amusait à jouer à ce jeu ? Je n’en voyais ni l’utilité ni la nécessité.
Je me posais ces questions confuses lorsque je repérai, à quelques pas de moi, à ma gauche, un garçon, aux alentours de six ans je crois, debout à côté de sa mère dont il tenait la main. Tous deux regardaient les enfants assis, alignés devant leurs parents. Je voyais une partie du visage de la femme : à chaque fois qu’elle souriait – ayant cru voir un geste ou une expression sur le visage de ces enfants qui la touchait – elle serrait la main de son enfant. Pour elle, regarder ces enfants apparemment la rapprochait de son propre enfant, lui rappelait l’importance qu’elle accordait à son existence. Régulièrement le garçon, tout en se tenant tout près de sa mère, jetait un regard sur les autres femmes et les hommes autour des trois canapés. Il observa une femme qui soudain baissa la tête ; il fit de même. Un homme, debout derrière un homme de grande taille, pour mieux voir les enfants, fit un pas à gauche ; le garçon fit de même. Une femme quitta la niche. Elle passa à côté de l’enfant d’un pas feutré ; ce dernier voûtait les épaules, légèrement, en imitant, le mieux qu’il pouvait, la posture de cette femme.
J’ignore d’où, en voyant ce garçon, me vint la tristesse soudaine qui me fit pleurer. Je pleurais. Je n’ai jamais pleuré, même pas de rage lorsque, enfant, on ne me donnait pas ce à quoi j’estimais avoir droit. J’ai toujours préféré me retirer, m’éloigner, bouder, cherchant à digérer ce que je considérais non pas comme une injustice mais une humiliation dans l’isolation et le silence. Et là, tout à coup, sans raison, je me mis à pleurer. Est-ce que les images que j’avais vues – ces déplacements continuels – avaient cessé ? Je le crus, car les personnes autour de moi commençaient à bouger. Quelques hommes quittèrent la niche, suivis par quelques femmes. Deux couples déambulaient le long des parois, en s’attardant à tel ou tel point qu’ils désignaient de la main, en parlant doucement, comme des visiteurs d’un musée, sans plus se soucier des enfants ni des canapés. Et moi, je ne bougeais pas. Je baissai la tête, la pris entre mes mains. Je savais qu’il valait mieux ne pas résister. Que c’était ici-même, à ce moment-même, pour une raison qui m’échappait, qu’il me fallait pleurer. Je m’y livrai sans la moindre retenue ; plus je m’y abandonnai, plus je pleurai et plus il me sembla que je n’avais d’autre choix que de pleurer, même si j’ignorais pourquoi. C’est ainsi, avec conviction, avec sincérité, pour la toute première fois de ma vie, que je pleurai. Quoique j’eusse pleuré pendant longtemps, sans honte, sans me préoccuper de ce qu’on penserait de moi, je ne prétendrai pas que mes larmes, une fois les sanglots terminés, m’aient soulagé. À peine avais-je arrêté de pleurer, qu’à nouveau, avec la même curiosité, le même étonnement, la même lucidité et la même soif de tout enregistrer et de tout comprendre que j’avais toujours eus, je regardai autour de moi. Mais je n’y vis plus rien de ce que j’avais cru voir, à l’exception de ces couples et enfants assis sur et devant les canapés.
Cynthia se dirigeait vers la sortie. Je lui demandai ce qu’elle avait vu ; elle ne pouvait pas ne pas avoir vu ce que j’avais vu. Mais elle refusa de répondre. Lorsque j’insistai, en posant ma main sur son bras, elle dit, en repoussant ma main : « C’est mon secret à moi. » - parole qui me porta un coup terrible, comme si elle m’avait dit : « Je ne te fais plus confiance. »
À l’exception de notre première rencontre dans la brasserie au rez-de-chaussée, lorsqu’elle avait été invasive, brutale, insolente, ce fut la première fois qu’au lieu de me seconder, de m’approuver et de me guider, elle prenait ses distances d’avec moi. Ce que j’aurais encore accepté, la félicitant d’avoir son opinion personnelle, oui même de s’autoriser des sauts d’humeur, d’avoir ses petits secrets personnels, si elle n’avait prononcé cette phrase sur un ton âpre,  hostile.
Et c’est ainsi, froissé par l’attitude de Cynthia, par son manque de confiance, frustré de n’avoir rien compris à ce que j’avais vu, que je quittai la troisième niche.
Jusqu’ici, la foule dans la salle nous avait poussés d’une niche à l’autre. En sortant de la troisième niche, je m’aperçus qu’il ne se trouvait, devant la quatrième niche, que quelques personnes, toutes enveloppées dans une sorte de long manteau blanc, chiffonné sur toute sa superficie. Elles ne cessaient d’en remuer l’étoffe de l’intérieur, sans que jamais n’apparaisse un visage, une main, un bras ou une jambe. Le tissu épais mais souple du manteau se bombait, formant des bosses ci et là, s’étendait, se dépliait, renflouait. On tirait les manches vers l’intérieur, les rejetait vers l’extérieur, déboutonnait et reboutonnait sans cesse, poussait des pans du tissu vers le haut, vers le bas, sur le côté. Apparemment, les personnes qui avaient endossé ces manteaux cherchaient, vaille que vaille, à s’envelopper des pieds au crâne, de peur qu’une seule partie de leur corps, même la plus infime, la plus insignifiante, ne soit dénudée. Elles firent quelques pas vers l’entrée de la salle (ce qui leur en coûta, n’y voyant presque rien), restèrent là, pendant longtemps, hésitant, glissant de ci de là comme des manteaux coquets et capricieux, s’aventurant par jeu hors de leurs placards et qui, une fois arrivés au seuil du vestiaire, perplexes, étonnés de leur propre audace, ne savent plus que faire. Finalement, elles se retournèrent et vinrent rejoindre le seuil de la quatrième niche. De là, après de longs conciliabules avec les quelques autres manteaux qui s’y trouvaient, toujours en couple, jamais seules, elles s’en allèrent, en se dirigeant vers le troisième buffet.