Les deux frères

Nous étions trois. Trois frères. Laurent, François et moi. Bientôt, nous ne serons plus que deux. J’ai longtemps pensé : si ça a mal tourné, c’est la faute à François. Maintenant, je doute. De toute façon, ce n’est pas nous qui l’avons lâché.

François a toujours été un frère pas comme les autres. Il parle peu. On ne sait pas très bien ce qui lui passe par la tête. Il aime ses frères, mais à sa façon. Il ne s’occupe pas de nous, tandis que nous, ses frères, on s’est toujours sentis responsables de lui.
Notre mère est morte lorsque François avait treize ans. Depuis lors, François a cessé d’étudier. Il se levait tôt, déjeunait, prenait son vélo et allait à l’école. Mais il refusait d’emporter son cartable. Si papa, fâché, venait lui apporter ses livres et ses cahiers, François, assis à son banc, en prenait un, n’importe lequel, l’ouvrait, le feuilletait, puis le fermait et se mettait à regarder par la fenêtre. C’est tout ce qu’il faisait. Il ne notait rien, ne disait plus rien. Il regardait.
Papa a dû se résigner. Deux mois plus tard, François a cessé d’aller à l’école. Laurent et moi venions de terminer la secondaire. Nous allions déjà travailler en ce temps-là. Et donc, pendant la journée, papa se trouvait seul à la maison avec François. Il ne supportait pas. Il avait là, sous son toit, un fils qui passait son temps à rien faire, et qui ne lui disait rien de toute la journée. Pas même « bonjour », « s’il te plaît », « merci » ou « bonne nuit ». Il en a parlé à la tante, sa sœur Marie. Elle avait perdu son mari depuis longtemps. Elle a proposé d’héberger François. C’est ainsi que, vers ses treize ans, François est allé vivre chez la tante.

C’est l’habitude chez nous : les enfants ne vivent jamais bien loin de leurs parents. C’est pourquoi nous avons toujours vécu à peu de distance de notre maison paternelle. François logeait chez la tante; Laurent, avec sa femme Eugénie et ses enfants, habite à cinq cents mètres d’ici, sur la grande chaussée ; moi, ma femme et mes enfants, on habite dans la même rue que la tante, c’est-à-dire dans la rue qui croise celle de papa. Ça me prend à peu près cinq minutes à pied, pas plus, pour aller chez la tante ou à la maison paternelle.

J’ai dit : « maison paternelle ». Nous, notre maison, on l’a toujours appelée : « la ferme ». Vu de la rue, ce n’est qu’une petite maison en brique comme toutes les autres, étroite, modeste. Mais il y a une large allée sur le côté, et, à l’arrière, ce qu’on appelle, dans notre région, des « côteries ». Ce qui veut dire, en clair : une série de petites pièces, construites en annexe à la maison et qui peuvent servir à tout et n’importe quoi. Quand j’étais jeune il y avait, dans cette annexe, une cave à charbon, un espace où on gardait nos pommes de terre, une buanderie, un petit couloir avec une toilette et une véranda. La véranda donnait sur une petite cour, suivie de ce que papa appelait son « écurie ». Nous, les enfants, on l’appelait : « la deuxième annexe ». C’étaient des bâtiments de toute sorte, construits par papa, de ses propres mains, et qui lui servaient d’étables. Il y gardait des vaches, des porcs et deux à trois vieux chevaux. Ces chevaux, il les rachetait aux fermiers qui n’en voulaient plus. Il les gardait jusqu’à leur mort, en les mettant aux petits soins, même s’ils ne servaient plus à rien. Dans la toute dernière pièce, qui donne sur un petit enclos grillagé, il gardait ses poules.

C’est là, dans cette deuxième annexe, que tout a commencé.

Il y a deux ans, à la mort de notre père, nous avons décidé de garder la ferme, sans y toucher. Elle était sale et délabrée. Le toit de la maison était pourri, les murs de la cuisine et de la salle de bains étaient recouverts de moisissures, les deux annexes, c’étaient des vraies porcheries. Mon père avait vécu plus de vingt ans dans la ferme sans s’en occuper. La seule chose dont il se souciait encore, pendant les dernières années de sa vie, c’étaient ses chevaux.
Nous nous disions qu’un jour, si on voulait, on pourrait toujours la vendre, la ferme, mais qu’il valait mieux patienter quelques années. On commençait à démolir des maisons de l’autre côté du village et on les remplaçait par des blocs d’appartements. Nous pourrions demander un prix plus élevé le jour où les investisseurs immobiliers commenceraient à s’intéresser à notre partie du village.
Je dis : « Nous avons décidé de garder la ferme ». J’entends : les trois frères. Mais en réalité nous n’étions que deux à décider : Laurent et moi. François était d’accord. Sauf qu’il avait d’autres raisons que nous. Il nous regardait, nous écoutait, mais ne raisonnait pas comme nous. De temps en temps, tandis que nous discutions, il répétait une seule phrase : « On va la garder. » Le pourquoi ne l’intéressait pas, pas plus que les calculs financiers. Ces choses-là, il n’y pensait pas. La seule chose qui l’intéressait, c’était : garder la ferme.

Moi, dès qu’on avait pris notre décision, je n’y retournais pas, à la ferme. Elle ne m’intéressait pas. Et je n’y serais jamais allé si la tante ne m’avait dit un jour :
- Jean, je crois que tu devrais t’occuper de ton petit frère. Il a l’air drôle ces derniers temps.
On s’était rencontrés à la sortie du magasin sur la chaussée. Elle a pointé le doigt vers le toit de la ferme, qu’on peut voir depuis la chaussée, et elle a dit :
- Il se passe des choses là-bas. J’ignore quoi. François y va tout le temps. Tu devrais aller jeter un coup d’œil.
Quand la tante vous dit ça, vous n’avez pas le choix : vous faites ce qu’elle vous dit. Mais ce qu’elle ne m’avait pas dit, la tante, c’était que François n’était pas le seul à aller à la ferme. Mon frère Laurent y allait aussi. Ils passaient des heures à la ferme, mes deux frères, sans que je le sache, sans qu’ils m’en aient parlé, ni l’un ni l’autre.

Et donc, j’y suis allé. En m’approchant de la deuxième annexe, j’entendais Laurent crier. Je pousse la porte. Ils sont là, mes deux frères, Laurent et François. Dès qu’ils me voient entrer : silence, comme si de rien n’était. Laurent détourne la tête, comme s’il était surpris et gêné de me voir entrer tout à coup. Il prend ses outils et son seau et commence à plâtrer un trou dans le mur. François, lui, est assis sur le sol. Le visage rouge de rage, immobile, il regarde droit devant lui.
Je prends Laurent à part et je lui demande : 
- Quel est le problème ?
- Comment ça ?
- Je t’ai bien entendu, tout à l’heure.
- Oh, ça ? C’est rien ! Tu connais ton petit frère. Je ne lui en veux pas, mais avoue, parfois il tape sur les nerfs. Tu sais comment il est. Des bêtes trucs quoi, pas la peine d’y penser. J’ai l’habitude, tu sais.
Je m’approche de François, doucement. Je m’assieds à côté de lui – il ne supporte pas qu’on se mette en face de lui – et je l’interroge, lui aussi.
Il me répond ceci :
- Les poules, on va les garder ? Est-ce qu’on va les garder, dis ?... Parce que tu sais, lui, Laurent… 
C’est tout ce qu’il m’a dit.

J’y suis retourné plusieurs fois, à la ferme. Je m’approchais de la deuxième annexe et j’entendais Laurent crier. Parfois j’entendais un bruit étrange que je n’avais jamais entendu auparavant. Comme si quelqu’un, en réponse à ces cris, gémissait : c’était, j’en suis sûr maintenant, François. J’entrais. Tout à coup, mes deux frères se taisaient. Plus aucun bruit. Je les interrogeais, l’un après l’autre, et ils ne me répondaient même pas, ni Laurent ni François. Je sortais. J’avais à peine tourné le dos que ça recommençait.

J’avoue que j’ai laissé tomber. J’ai ma propre famille à entretenir : une femme, deux filles et un fils. Je travaille dur pour eux. Je veux leur donner toutes les opportunités pour le futur, ce qui n’est pas évident par ces temps-ci. D’autant plus que je suis marié sur le tard et que tous mes enfants sont en bas âge : ils ont à peine six à dix ans.
Laurent est l’aîné, il a un an de plus que moi. Je suis son cadet. François, par contre, c’est notre cadet à nous deux. Il a sept ans de moins que moi. On s’est toujours occupés de lui, Laurent et moi. On l’accompagnait quand il sortait du village, quand il allait à la foire, à une fête. On sortait toujours à trois, pas parce que ça nous plaisait, mais parce que c’était la meilleure façon d’aider François. On était toujours prêts à le défendre si quelqu’un l’insultait, ce qui arrivait souvent, jusqu’à ses vingt ans. Depuis lors, ça a changé. Le village a commencé à l’accepter tel qu’il est. On s’est souvent dit, Laurent et moi, quand on revenait de notre travail et qu’on allait se coucher, en voyant le lit vide de François, que la tante s’occupait du linge et de la nourriture de François. Nous, on faisait mieux : on le protégeait, on veillait à sa sécurité.
Et voilà que mes deux frères se chamaillaient. Je ne comprenais pas. J’avais toujours eu l’impression que François s’entendait mieux avec Laurent qu’avec moi. Et maintenant, pour une raison qui m’échappait, les deux frères qui s’étaient toujours entendus, se chamaillaient. Je me disais : c’est quelque chose qui les concerne, eux. Ce n’est pas mon affaire. Et donc, c’était à eux de s’en sortir. J’ai donc laissé tomber.  

Un jour, un mois après la mort de papa, on l’a laissée venir à la ferme, la tante. Elle pouvait choisir, dans les affaires de papa, ce qu’elle voulait. Elle est immédiatement montée au premier, a demandé d’ouvrir la chambre de papa, là où on l’a retrouvé mort, un vendredi matin, a regardé sans rien toucher et est redescendue sans rien emporter. En descendant de l’escalier elle a vu la montre-bracelet que Laurent avait déposée sur la table à manger. C’était celle de papa. On s’était dit que ça lui plairait. Elle était assez belle, cette montre, et en or, m’avait dit Laurent. Papa l’avait reçue pour la fin de ses humanités, et ses parents avaient gravé la date et leur nom dessus, dans une sorte de couronne autour du prénom de papa. Mais la tante s’est raidie en la voyant, cette montre. Elle n’en a pas voulu. Elle s’est même fâchée, en disant :
- Remettez-ça là où vous l’avez trouvé, immédiatement, je vous dis.
Puis en sortant, elle m’a dit, à moi:
- De toute façon c’est trop tôt, Jean. C’est trop tôt. Il m’en voudrait.
On n’a toujours pas touché aux affaires de papa. Je crois qu’on n’y touchera qu’après la mort de la tante. Ça lui ferait trop de peine si elle voyait qu’on jette et vend les affaires de papa.

Un jour, en passant devant la ferme, je me suis dit : « Allons voir ce qu’il en est ».
Cette fois-ci, pas de cris. Laurent était dans l’ancienne étable des vaches. Elle était toute belle, je ne la reconnaissais plus. Il m’a alors montré tout ce qu’il avait fait. Il avait repeint les murs. Il avait démoli l’auge et vendu toute la ferraille et les bacs en béton à un ancien ami de papa. Il avait d’abord bien nettoyé les rigoles où dans le temps se récoltaient les purins des vaches, puis les avait recouvertes d’une grande plaque en métal, très large, toutes neuve, qui s’étendait d’un bout de la pièce à l’autre. Il avait réparé les portes de l’annexe qui coinçaient et bouché les trous dans les murs, surtout ceux au sol, par où entraient les rats et les souris. Du coup, les poules ne se baladaient plus partout ; Laurent les avait enfermées dans une petite pièce à l’arrière de l’annexe, avec pour seule sortie un orifice dans le mur qui donnait sur l’enclos.
Ma femme m’a dit, lorsque je suis rentré chez moi, et après que je lui avais raconté ce que j’avais vu dans l’annexe :
- Il ose, ton frère. Il aurait pu demander ton avis. Ça ne te fait rien qu’il ait fait tous ces travaux sans t’avertir ?
C’est vrai, après coup je me suis posé la question : est-ce qu’il n’aurait pas dû m’en parler d’abord ? Mais j’avoue que ce jour-là, je me suis dit, en voyant cette étable qui, du temps de papa, avait été toute sale et qui puait comme un fumier : « Lui, au moins, il s’y met, Laurent. Il sait comment s’y prendre. Si ça ne dépendait que de moi, je laisserais traîner les choses à l’infini. »
C’est exactement ce que j’ai pensé à ce moment-là. Je me suis dit : « Laurent s’occupe de la ferme. Il s’y connaît. Tant mieux pour moi. » Puis, Laurent est l’aîné, il a toujours pris l’initiative. C’est dans son caractère. Ça ne m’a jamais gêné de suivre son avis.
Je lui ai demandé, à Laurent :
- Et François, il est où ?
- Là, à l’arrière, va, tu verras.
François était dans l’enclos, tout à fait à l’arrière de l’annexe, les pieds dans la boue, au milieu des poules. Il tenait sous le bras gauche une casserole de chez la tante et en sortait avec sa main droite des poignées de spaghettis qu’il jetait à terre. Dès qu’il avait jeté les spaghettis, il restait là, debout, à regarder les poules qui couraient dans tous les sens, sans même s’apercevoir où tombaient les spaghettis. Ça l’absorbait complètement. Il jetait des spaghettis, regardait les poules qui les cherchaient, les trouvaient, les mangeaient. Visiblement, ça lui plaisait. Il ne s’apercevait même pas que j’étais là, à côté de lui. Il souriait, comme si ça lui faisait du bien, à lui, personnellement, que les poules mangent à leur faim.
Puis, tout à coup, quand sa casserole était vide, il s’est mis à marcher, en suivant le pourtour de l’enclos, en enfonçant ses pieds dans la boue. Ça, il l’a fait plusieurs fois. Ensuite il est sorti de l’enclos. Il a pris la petite porte sur le côté et a traversé l’annexe à pas de course, en posant ses pieds à terre avec une violence incroyable, comme s’il voulait briser le sol en béton. Et c’est en courant qu’il s’est dirigé vers la longue plaque de métal que Laurent venait de poser sur les rigoles. Il a d’abord marché calmement sur cette plaque, d’un bout à l’autre, comme s’il se promenait. Puis, il s’est arrêté, et il a commencé à sauter. Sur cette plaque de métal. Il sautait, les bras en l’air, le plus haut qu’il pouvait, en rigolant, comme s’il s’amusait sur une trampoline. Puis il s’est à nouveau arrêté et est sorti de l’annexe, sans rien dire, la casserole sous le bras.
- Voilà, maintenant tu sais, m’a dit Laurent, ce qu’il fait, notre frérot. Je parie qu’il est allé chez la tante. Tu sais ce qu’il y fait ? Il remplit sa casserole. Avec du pain, des biscuits, du riz, des spaghettis, tout ce qui reste du repas de midi, et tout ce que la tante a mis de côté pour lui – elle sait qu’il vient ici. Tout à l’heure il viendra tout déverser dans l’enclos. Tu l’as entendu ? Tu as entendu le boucan qu’il fait en sautant sur la plaque que j’ai fixée sur la rigole ? C’est à devenir fou ! Et puis, toute cette boue, cette crotte qui colle à ses souliers et qu’il ramène par ici ! Tu le vois, là, le balai ? Au début, je passais un coup de balai – maintenant, plus la peine. Ça ne sert à rien de nettoyer. Tu verras, dans une demi-heure, une heure, le revoilà. Ça n’arrête pas.
Je lui ai dit, à Laurent, que je n’avais jamais vu François faire ça.
- Il m’en veut, a-t-il dit. Je sais qu’il m’en veut. De quoi ? Va savoir ! Il ne dit jamais rien. Tu ne pourrais pas lui parler ? Moi, de toute façon, il ne me répond pas. Autant parler à un mur.
Là aussi, dans un premier temps, j’ai laissé tomber. Si Laurent voulait s’occuper de l’annexe, c’était son affaire. Je ne m’y opposais pas, mais je ne le lui avais pas demandé non plus. Et si Laurent voulait s’amuser à sauter sur cette plaque en métal, qui pouvait bien l’en empêcher ? Je me disais : c’est à Laurent de voir comment il s’arrange avec François.

Un jour, j’avais à parler à Laurent. Eugénie, sa femme, m’avait dit que je le trouverais dans l’annexe. Mais en entrant dans la ferme j’aperçois François, assis dans la véranda, sur le fauteuil où d’habitude s’asseyait papa, avec à ses pieds la casserole de la tante. Il l’avait renversée. Un liquide verdâtre, résidu d’une vieille soupe de chez la tante, dégoulinait sur le carrelage.
Ce jour-là, je me suis dit : c’est le moment ou jamais ; et donc, je me suis assis à côté du fauteuil et je lui ai dit, clairement, à François :
- François, tu m’écoutes ? Tu m’entends ? Dis-moi, pourquoi tu fais tant de boucan quand tu passes dans l’annexe ? C’est quoi ça ? Ça sert à quoi ? Explique-moi. J’écoute.
Il a tourné la tête, m’a regardé, a regardé son pied, l’a fait glisser sur le bord de la casserole. Son pied a fait plusieurs fois le tour de la casserole. Ensuite il a levé son pied et l’a posé sur le sol. Tout ça très lentement, en fixant ce pied avec attention. Comme s’il parlait avec son pied. Ensuite, il s’est mis à regarder droit devant lui, l’œil fixé sur le mur d’en face.
Il y a, dans la cour derrière la véranda, contre le mur de la deuxième annexe, un ancien colombier. Sur le mur, papa avait cloué des mangeoires. Ces mangeoires, voilà ce que François fixait. Elles étaient remplies de graines jusqu’au bord. Sur le sol, je voyais des cacahuètes, et des pépites de tournesol. Tout ça, apparemment, François l’avait mis dans les mangeoires. Il y avait là un moineau, assis sur une latte de bois, tout près de la mangeoire, qui tendait le cou et commençait à picorer. Il chassait les autres moineaux, même ceux de sa propre bande, qui voulaient venir picorer aussi. François, voyant ça, ouvrait la bouche. Ce même moineau s’en prenait à une mésange qui essayait de lui voler quelques graines. François ouvrait à nouveau la bouche. Un couple de pies se dandinait sur les dalles de la cour. Tout à coup, apercevant un petit faucon qui venait de se poser sur la corniche, elles se sont ruées sur lui et l’ont chassé. À nouveau, François a ouvert la bouche, après quoi il s’est levé et est reparti, sa casserole sous le bras.
C’est tout ce que j’ai réussi à sortir de lui.

Un mardi après-midi, la tante est venue chez moi, toute nerveuse et emportée. Elle est rentrée par la porte de la cuisine, sans frapper, et elle a dit :
- Mais qu’est-ce que vous faites là, dans la ferme ?
Elle appelle notre maison paternelle « la ferme », comme l’avaient fait mon père et ses sœurs, et comme nous le faisons aussi, Laurent et moi.
- Mais rien, la tante ! Qu’est-ce que j’en sais ? Laurent est en train de vider l’annexe. Tu sais, tout ce tas de choses qu’a accumulées papa… Tu ne peux pas t’imaginer. Il avait fourré des affaires partout.
- Et François ?
- François, lui, il s’occupe de ses poules.
- Bon, alors…
Tout à coup je me souvenais que Laurent m’avait parlé d’une petite idée qu’il avait en tête. Une petite idée qui nous rapporterait un peu d’argent qu’on pourrait se partager entre nous. J’en ai parlé à la tante.
- Et alors quoi, c’est quoi qu’il compte faire au juste, ton frère ?
- Une sorte d’élevage pour poules, je crois, un élevage en batterie. Des poules et des œufs. On a assez de place dans l’annexe. Laurent a réaménagé l’étable, celle où papa gardait les vaches. Tu la verrais, tu serais toute étonnée. Elle est comme neuve.
- Et tu lui as donné ton accord ?
- Pourquoi pas ? Tu sais, moi, de toute façon, je ne m’en occupe pas, de la ferme.
La tante semblait étonnée.
- C’est donc tout ce qu’il fait là-bas, ton frère ? Une sorte d’élevage de poules ?
- Je crois, oui.
- Rien que ça ? Alors… alors je ne comprends pas. Vraiment pas.
C’est tout ce qu’a dit la tante. Elle a secoué la tête et est repartie. Elle n’était plus remontée mais toute étonnée : elle n’y comprenait rien, et moi, je ne voyais pas de quoi elle pouvait bien s’inquiéter.

Personnellement, je n’ai jamais eu de problèmes avec François. Lui, au moins, est libre de faire ce qu’il veut. Il est comme ces chats qui se font cajoler partout où ils montrent leur nez, se font servir du lait, dévorent ce qu’on leur donne par ci par là comme s’ils n’avaient plus mangé depuis des mois, puis, l’estomac plein, retournent dormir dans la maison qu’ils préfèrent. Vivre comme un chat, c’est mener une vie de rêve. On mange à temps plein, passe la moitié de sa vie à dormir et ne loge que là où ça nous plaît. Bref, il va et vient comme il le sent, François. C’est son droit. Et puis, c’est mon frère. On ne lâche pas son frère. Mais s’il va trop loin ? Qu’est-ce qu’on fait quand il exagère, votre frère ?
C’était toujours la même chose avec lui. Chaque matin, il se levait, mangeait sa tranche de pain d’épices trempée dans son bol de lait chaud, remplissait sa casserole, allait voir ses poules, faisait sa marche forcée dans la boue, traversait la deuxième annexe à grands pas, avec ses souliers boueux, tout encrottés, en levant ses jambes comme font les militaires au défile national, et donnait sa terrible sérénade pour grands sourds sur la plaque de métal. Sauf que, maintenant, entre-temps, Laurent avait déjà placé quelques batteries. François, après avoir fait un boucan de tonnerre sur sa plaque de métal, la quittait, se dirigeait vers les batteries et passait à travers comme s’il ne les voyait pas. Il écrasait les lampes, dispersait la paille, cassait les bacs. Les fils électriques s’embobinaient autour de ses pieds. C’est comme ça qu’il allait s’asseoir dans le fauteuil de papa : tout boueux, le pantalon plein de paille. Et c’est comme ça qu’après il marchait dans la rue pour retourner chez la tante : en traînant derrière lui, enroulés autour de ses pieds, les fils électriques de la batterie.
Pourquoi il faisait ça ? On ne comprenait pas.  Il devait savoir que ça causait des dégâts ; ça ne l’arrêtait pas. Ça lui faisait perdre beaucoup d’argent à Laurent. À chaque fois il devait rafistoler la batterie comme il pouvait, chercher les pièces de rechange qu’il avait encore en stock ou il devait en commander d’autres. Peu importe, François entrait, sautait, détruisait et s’en allait. Puis, quelques heures plus tard, il revenait.

C’est la tante – pas Laurent – qui tout à coup n’en pouvait plus.
Elle nous a dit, à Laurent et à moi :
- François, je ne le reconnais plus. Qu’est-ce qui lui arrive ?
Le soir, au lieu de regarder par la fenêtre qui donnait sur la rue, comme il avait l’habitude de le faire, tandis que la tante regardait la télé, il venait s’asseoir tout près d’elle, sur le canapé, et la fixait avec un regard qu’elle n’aimait pas. Elle lui disait : « Ça suffit » - rien à faire, il restait là, à la fixer. Il avait un regard qu’elle ne savait pas décrire. Un regard qui lui faisait peur. Un regard « pas normal ».
Une nuit qu’elle était descendue pour aller boire un verre de lait, elle avait trouvé François assis dans le hall d’entrée, en pyjama, sur le petit paillasson devant la porte. Il fixait la porte d’entrée. Qu’est-ce qui lui avait pris d’aller s’asseoir là, en face de la porte, en pleine nuit, dans le noir ?
Il avait toujours aimé son bol de lait chaud le matin, quand il se levait ; maintenant, il n’en voulait plus. Quand la tante lui parlait, il n’arrêtait pas de faire des grimaces.
- Vous vous imaginez ! Des grimaces ! À moi, sa tante ! Après tout ce que j’ai fait pour lui ?
La tante voulait qu’on « fasse quelque chose ».
On a une cousine qui est mariée avec un médecin généraliste ; il a écouté la tante et nous a dit qu’on ferait mieux de consulter un spécialiste. On a donc fait venir un spécialiste de l’hôpital universitaire. On lui a expliqué ce qui se passait.
- Comment ça ? Votre frère vit avec sa tante ? Quel âge elle a ?
- Quatre-vingts ans.
- Quatre-vingts ans ! Une pauvre femme de quatre-vingts ans ! Et ça vit sous le même toit qu’un gaillard de quarante cinq ans… un gaillard qui…
Il nous a demandé, à Laurent et à moi :
- Qu’est-ce qu’il fait, votre frère ?
- Comment ça ?
- Comment est-ce qu’il occupait ses journées avant qu’il aille à l’annexe ? Il lisait, il dormait, il regardait la télé ? Qu’est-ce qu’il faisait ?
- Rien. Il se promenait dans les bois, au bord du village. Ou dans les champs. Parfois il se frayait un chemin et s’asseyait au milieu d’un champ de maïs. Les fermiers des environs le savent. On ne fauche jamais ici sans d’abord avoir repéré où se trouve François.
- Il se promenait, donc ?
- Toute la journée. Parfois il allait sonner chez le père Dax. C’est notre vétérinaire et le propriétaire de la plupart des champs dans les environs. François sonnait à sa porte. Alors la secrétaire l’invitait à la cuisine et lui offrait un verre de lait et une tranche de pain d’épices.
- Si je comprends bien, pendant des années, votre frère a fait des randonnées de plusieurs kilomètres ! Et ça vit avec votre tante… Si j’étais vous, je serais prudent.
- Prudent ?
- Disons, je ferais attention. Je prendrais mes précautions. Il ne faut jamais sous-estimer la force d’un homme de son âge. C’est qu’il est votre frère, c’est vrai … mais vu son état, et sa constitution… j’ai bien peur que…
Le spécialiste a hésité. Il a regardé Laurent, qui lui a fait un petit signe de la tête, comme pour dire : n’en dites pas plus, pas besoin d’insister, et le spécialiste a ajouté :
- Bon, entendu, nous en reparlerons.

Laurent m’a dit, le jour d’après, qu’il avait téléphoné à ce spécialiste. Celui-ci lui avait dit qu’il ne voulait pas nous inquiéter. Surtout pas la tante. Mais qu’il valait mieux, pour François, qu’il se fasse examiner par son équipe. Car lui, le spécialiste, voyait bien ce qui n’allait pas, mais il ne s’y connaissait pas assez pour avoir un avis tranché. Il préférait s’en remettre à son équipe, celle de l’hôpital universitaire où il travaillait et qui comptait des gens très compétents, plus spécialisés et expérimentés que lui.
Laurent m’a demandé si j’étais d’accord qu’on envoie notre frérot en examen.
- Je veux bien. Si ça peut l’aider. Mais qui va le conduire ? François n’a pas son permis de conduire.
Laurent m’a répondu qu’en fait, on envoyait François en observation pour plusieurs jours. Les gens de l’hôpital viendraient le chercher et on le laisserait revenir en taxi. Les frais de transport, c’était la mutuelle qui payait. Et l’observation ne coûterait quasiment rien, car la mutuelle remboursait presque tout. Il suffisait d’avoir une prescription du médecin. Donc, côté argent, ça ne posait aucun problème.
- Alors, qu’en penses-tu ? De toute façon, j’en ai déjà parlé à la tante. Elle est d’accord avec moi.
- L’envoyer à l’hôpital donc, en observation ?
- Oui. Alors, tu es d’accord ?
- Évidemment. Si la tante dit oui, et si c’est le spécialiste qui le dit.
C’est comme ça qu’on a décidé, Laurent, la tante et moi, de faire ce qui nous paraissait le mieux pour François.

On est venu chercher François chez la tante. Il doit avoir deviné qu’on viendrait le chercher. Il s’était caché dans la cave. Quand les deux ambulanciers l’ont trouvé, il a réussi à monter les escaliers et s’est réfugié dans sa chambre qu’il a fermée à double clef. Les deux ambulanciers se trouvaient à l’avant de la maison. Ils y cherchaient une échelle pour entrer par la fenêtre, lorsque François a réussi à filer par la porte de derrière. La tante, paniquée, a appelé Laurent qui, calmement, lui a dit qu’elle n’avait pas à s’en faire : François venait juste d’arriver ; il était là, avec lui, dans l’annexe.
Laurent, à ce moment-là, venait juste de vendre les poules de l’enclos qu’un marchand avait bien voulu racheter à bas prix parce qu’elles étaient probablement malades et infectées.
« Mais ça ne fait rien, avait dit le marchand. Ça t’étonnera, mais ce genre de poules, vieilles, malades, contaminées, est très recherché. Il y a des gens qui les rachètent et les revendent à une entreprise qui n’est pas si regardante à la qualité. C’est la quantité qui les intéresse. Et tu sais pourquoi ? Tu sais ce qu’ils en font, de ces poules ? Tout ! On utilise tout. Les pattes, le foie, les os, la graisse, les yeux, jusqu’à la crête ! Tout ça, ça devient du bouillon, de la colle, du sirop, de la soupe, de la purée ! Je parie que tu en trouverais dans ton bac à chats, tant qu’on y est. On n’imagine pas ce qu’on peut tirer d’un seul poulet. Les gens ne savent pas. Encore heureux qu’ils ne savent pas tout. »
Ce marchand avait mis les poules de l’enclos dans un cageot et venait de partir. Grâce à lui, Laurent était débarrassé de ces vieilles poules qui avaient passé leur vie dans la boue et qu’il n’osait évidemment pas mettre dans ses batteries.
Il bricolait dans l’annexe en attendant que vienne, au cours de l’après-midi, le représentant de l’entreprise qui livrerait les nouvelles poules pour sa batterie. Il avait négocié une sorte de franchise avec cette entreprise. Si j’ai bien compris, on lui fournissait gratuitement les poules ; et un conseiller de l’entreprise viendrait l’aider à gérer sa batterie. Lui, en échange, leur vendait, à cette entreprise, ses œufs et ses poules, à eux seuls, et à un prix plus bas que celui du marché.

Et voilà ce qui s’est passé au juste dans l’annexe. C’est Laurent qui me l’a raconté.
François, en s’échappant de chez la tante, est arrivé à la ferme en courant. Il s’est précipité vers l’enclos. Il a vu qu’elle était vide. Que ses poules n’y étaient plus. Il est allé chercher dans l’autre pièce, à l’intérieur de l’annexe. Elle était vide, elle aussi. Ça a dû lui donner un sacré coup car, en arrivant, il avait traversé l’annexe sans faire plus de bruit que nécessaire et sans casser quoi que ce soit. Mais quand il est revenu, et dès qu’il a vu Laurent, il s’est mis à hurler comme un fou.
- Les poules, on allait les garder ! Les poules à papa !
Il a continué à crier, sans s’arrêter :
- Garder ! Garder ! Garder !
Et tout en criant, hurlant, il a donné des coups de pieds dans les batteries. C’est à peine s’il n’allait pas se jeter dans les bacs des batteries et se faire brûler et électrocuter par les lampes que Laurent avait déjà allumées depuis la veille pour bien chauffer la batterie quand arriveraient les nouvelles poules. En un clin d’œil, le temps qu’arrivent les ambulanciers, François avait tout cassé. Ce que Laurent avait construit pendant des mois, tout ça, il l’avait détruit. Son contrat, c’était foutu, on ne lui ferait plus confiance, m’a dit Laurent, tout l’argent était perdu.
C’est Laurent, mon frère, qui a aidé les ambulanciers à embarquer François dans l’ambulance. La tante, tout ce temps, était restée chez elle, pour le cas où François reviendrait. Moi, j’étais parti travailler. Et c’est pendant son observation à l’hôpital universitaire, le lendemain de son arrivée, nous a dit le spécialiste, que François est tombé dans ce coma dont il ne sortira plus.