Sparte chapitre 11

Puissé-je rougir de honte et toujours souffrir. Sparte est tout mon savoir.
Je révoque ce que j’ai dit lors de ma dernière session.
« Épargnez-nous vos acrobaties verbales, m’a dit le président du tribunal. Laissons cela aux spécialistes de la Théorie Spartiate. Reprenez votre défense. Sans crainte et en toute sincérité. »
Je remercie le président de son indulgence. Vous, Spartiates, si vous avez ri, étonnés de me voir débiter un fatras de raisonnements sans queue ni tête, avec tout le clinquant de la vieille rhétorique anti-spartiate, je m’en réjouis. Cela prouve votre sens de l’humour et me console du temps précieux que je vous ai volé.
Je suis un ignorant. Ma superbe me trompe. Mes regrets sont sincères.

La quatrième niche était un espace en demi-cercle, à plafond bas, plongé dans la semi-obscurité. Sur les parois défilaient lentement des images de notre cité, toutes en noir et blanc. Elles semblaient être prises un jour sombre d’automne. Je vis le quartier du Renouvellement, la façade du Palais des Gérontes, la Tour du Conseil, l’Agence de Presse Spartiate, le Temple de Peur et Panique, le square de la Réconciliation, le Tombeau d’Antiphon. Le peu de lumière qui se dégageait de ces images éclairait faiblement le plafond voûté ainsi que le fauteuil profond, confortable et désert qui faisait le tour de la pièce.
Cynthia, au lieu de m’attendre, s’était déjà engagée dans la niche. Lorsque j’y entrai à mon tour, je distinguai vaguement, exactement au milieu de la niche, un objet étrange, d’un blanc mat, pareil à un cône ou plutôt à un œuf, d’environ un mètre de hauteur. C’était vers cet objet-là que Cynthia se dirigeait, à petits pas, avec précaution. Je m’avançai derrière elle. J’entendais sa respiration, d’abord lente, tout à coup rapide, saccadée, puis à nouveau lente, comme apaisée. Tout à coup elle s’arrêta et pencha la tête, en regardant attentivement le sol. J’entendis un éclat de rire soudain, innocent, heureux, qui semblait sortir du sol sous nos pieds. Il percuta le plafond, réverbéra sur une des parois au fond de la niche et revint vers moi sous une autre forme : comme un ricanement désabusé. À nouveau un éclat de rire. Ce rire-ci provenait de l’entrée de la niche ; on aurait dit le rire d’un garçon de quinze à seize ans qui, sortant d’un rêve oppressant dont il arrive soudain à saisir l’absurdité et l’humour, se met à rire. Un rire spontané, libéré, qui se moque du cauchemar et de l’épouvante. Rire contagieux : en effet, toute la niche tout à coup résonnait d’autres rires qui s’associaient à cet éclat de rire ; rires de femmes, de jeunes filles, d’hommes mûrs, de vieillards - et le fait d’entendre ce premier rire se décupler et fuser de partout dans cette seule niche me rendit gai et hilare à mon tour.
D’où provenaient ces éclats de rire ? Et pourquoi Cynthia restait-elle à quelques pas de cet œuf au milieu de la niche, le regard fixé sur le sol ? Je m’accroupis ; j’accoutumai mes yeux à l’obscurité et j’y regardai de plus près. La niche, bordée par ce fauteuil qui faisait le tour de la pièce, ressemblait à une sorte de dortoir improvisé : une trentaine de personnes se trouvaient allongées par terre, toutes couchées sur le ventre. Elles ne bougeaient pas, elles semblaient toutes dormir. J’entendis un long soupir de contentement. Quelqu’un bâillait ; une autre personne grinçait des dents.
Cynthia, en allant adroitement de gauche à droite, avait réussi à s’avancer vers cette sorte d’œuf qui se dressait au milieu de la niche sans toucher les personnes couchées à terre. Comme je l’avais suivie de près, en posant mes pieds exactement là où elle les avait posés, je n’avais pas heurté les corps juchés à mes pieds.
À nouveau j’entendis quelques éclats de rire, sortant, cette fois-ci, de la voûte de la niche – puis une série de gémissements, doux, calmes, exprimant la satisfaction, le bien-être. Ces corps, gisant à mes pieds et disséminés sans ordre apparent, se rapprochaient l’un de l’autre. Bientôt, partout où je regardais, je voyais deux personnes allongées côte à côte, couchées sur le ventre, les bras étendus le long du corps, le visage tourné vers le sol. Seules leurs mains bougeaient, effleurant les côtes, caressant le dos de la personne qui se trouvait à leurs côtés. À nouveau quelques gémissements, doux, bienveillants, empreints de bonheur. Je sentis mes genoux fléchir. Ces couples, sans même se regarder, par leur seule proximité, par les menues caresses qu’ils échangeaient, à en croire leurs gémissements (car c’était eux qui gémissaient) jouissaient d’un bonheur complet, paisible, serein. J’aurais voulu me laisser choir sur le sol, participer à ce bonheur. J’avais le sentiment d’avoir enfin trouvé le lieu où je me plairais, mieux encore : le lieu dont j’avais toujours fait partie sans le savoir, sans même en connaître l’existence.
« Oui, allongeons-nous, ici, Cynthia et moi, me dis-je. Dormons, décontractons-nous, caressons-nous ; rien ne presse, plus rien ne nous importe. »
J’imaginai que nous pourrions nous assoupir tous deux, côte à côte, bercés par le rythme paisible de la respiration des couples autour de nous. Je m’agenouillai et m’étendis sur le sol, le visage tourné vers Cynthia, dans l’espoir qu’elle ferait de même et glisserait sur le sol pour me rejoindre. Je la vis au contraire s’éloigner de moi et s’agenouiller devant cette sorte d’œuf dressé au beau milieu de la niche. Elle le contourna plusieurs fois, en s’avançant sur les genoux, en laissant les doigts de sa main gauche glisser sur sa surface tandis qu’elle gardait la paume de sa main droite posée sur son sein droit. Soudain elle s’arrêta, laissa ses deux bras tomber le long de son corps, et, comme épuisée, tomba à genoux. Elle resta ainsi, agenouillée, le front appuyé contre la surface lisse de cet œuf. Peu après la chaleur dans la niche devint étouffante. Je sentis la sueur perler sur ma peau. Et je m’endormis.

Lorsque je me réveillai, Cynthia ne se trouvait plus agenouillée à côté de cette pierre, mais debout, immobile, devant une statue d’Apollon en marbre blanc. Cet autre objet en pierre, l’œuf, avait disparu. J’étais toujours allongé sur le sol, mais deux couples s’étaient entre-temps rapprochés de moi. Ils se trouvaient si près de moi que leurs épaules touchaient les miennes. Je m’en réjouissais, croyant par ce léger contact participer au bonheur que j’avais prêté aux couples qui se trouvaient sur le sol – mais je restais alerte, sur mon qui-vive : je ne voulais pas que quiconque de ces deux personnes, se méprenant sur mes intentions, commençât à me toucher ou à me caresser ; en même temps je guettai Cynthia qui s’inclina deux fois devant la statue, puis s’écarta vers la droite et se posta à côté de l’Apollon, le visage tourné vers l’entrée de la niche, tandis que, à gauche de cet Apollon, apparut une autre femme, que j’avais déjà remarquée lors de ma toute première visite à l’Érotérion. C’était une femme aux cheveux noirs, toute maigre, grande, au visage long. Elle apporta un tabouret sur trois pieds qu’elle plaça devant la statue et sur lequel elle déposa un sac en cuir mou, apparemment vide. Elle sortit un objet de sa poche et le mit dans ce sac, l’air effarouchée et pressée, comme si elle cachait un objet qu’elle venait de voler. Ensuite, elle recula de quelques pas, et se posta à gauche de l’Apollon. Immédiatement après, une troisième femme émergea de l’obscurité. Une femme blonde au visage fardé, portant un habit rouge, très court, sans manches, à la thessalienne, et dont les bras et les jambes étaient recouverts d’épaisses lignes noires. Celle-ci se mit à tâter le sac avec précaution, en interrompant souvent l’examen de ce sac. Elle s’enfuit plusieurs fois, l’air affolé par ce qu’elle venait de tâter, revint sur ses pas. Puis, d’un geste rapide, elle fourra sa main dans le sac, en sortit l’objet et le tint à hauteur de son visage et, tandis qu’une quatrième femme, toute nue, au crâne rasé, étant émergée, elle aussi, de l’obscurité, entortillait son corps autour d’un homme qui avait glissé dans sa direction et s’était soudain relevé, elle en sortit l’objet et le tint à hauteur de son visage.
Il était difficile, dans l’obscurité – la niche était uniquement illuminée par cette série de photos sombres qui défilaient en boucle sur les parois - , de distinguer l’objet qu’exhibait cette femme. Tantôt il ressemblait à une copie miniaturisée de l’œuf qui avait disparu, tantôt à une minuscule statuette d’Apollon, tantôt à un petit objet long et pointu, pareil à un canif de poche à la lame très longue et très fine. Cynthia, elle, s’était à nouveau agenouillée ; son front reposait contre la cuisse de la statue. Elle semblait indifférente à ce qui se passait autour d’elle. Les personnes allongées sur le sol se relevaient, en s’appuyant sur les mains et leurs pieds ; elles restaient là, immobiles, à quatre pattes, le dos courbé, la tête penchée vers le sol, en se touchant uniquement par les coudes et les fesses. Ce que faisait la femme blonde qui montrait cet objet apparemment ne les intéressait pas. Peut-être cet objet ne servait-il pas à être vu ni vénéré ; je supposai qu’il en émanait une énergie bénéfique, propice à ce qui se passerait dans la niche, car cette femme ne cessait de le diriger vers chaque recoin de la niche, en étendant ses bras, les yeux fermés.
Peu de temps après, les images projetées sur la paroi changèrent. Les images de notre ville disparurent ; d’abord je vis des images d’Athènes et de Thèbes en ruines ; de nos comptoirs sur  l’Hellespont, de nos colonies du Chersonèse, de nos chantiers navals de Thrace, de Péonie ; d’autres régions, d’autres pays encore, dont je ne pourrais donner le nom. Puis c’étaient des attelages, des chars, des chevaux sauvages, des têtes de Scythes, de Vandales, de Huns, tous coiffés de leurs casques ou bonnets typiques, les cheveux hirsutes, le visage contorsionné par la haine : les images de nos ennemis des siècles passés tels que nous les avons tous vus dans nos livres scolaires. Et c’est à cet instant même, lorsque toute la niche semblait encerclée par les barbares en armes qui remplissaient la niche de leur cris et dont maintenant les corps se dessinaient sur les parois grandeur nature, que commença le spectacle horrible de la dissolution, de la liquéfaction, de la décomposition des corps autour de moi.
Je n’ai pas d’autres mots pour décrire ce que je vis. Dans un premier temps, tous les corps s’adaptèrent l’un à l’autre jusqu’à se ressembler tous. Un corps rapetissait, le corps voisin s’allongeait. Cette adaptation ne s’arrêtait que lorsque les deux corps avaient accordé leur longueur. Elle passa de couple en couple. Chaque personne sur le sol, dépouillée de sa singularité, s’en trouvait réduite à ce qu’elle était matériellement : un corps, cet « assemblage fortuit de diverses matières », selon le mot du Poète. Ensuite ces corps, tous de la même taille, ayant la même épaisseur, la même musculature, toujours à quatre pattes, la tête penchée vers le sol, un à un se mirent à fondre, à bouillir, à brûler, en répandant une odeur épouvantable, jusqu’à ce qu’il n’en restât plus que des lambeaux de peau et des morceaux de squelette décharnés. Ces morceaux de squelette – une main, un pied, un bassin, quelques doigts éparpillés sur le sol mais ayant gardé une certaine particularité, comme s’ils formaient encore, à eux seuls, des éléments qui pourraient servir à recomposer un nouvel être vivant, même s’ils provenaient de plusieurs corps – tous ces morceaux se mirent à fondre et bouillir, eux aussi, jusqu’à la dissolution. Le sol fut bientôt recouvert d’une sorte de glu jaunâtre, caoutchouteuse – c’était là tout ce qui restait des corps qui m’avaient entouré.
Je restais étendu sur le sol, incapable de me relever, écrasé par l’effroi. Je me tournai vers l’Apollon. La femme nue qui s’était entortillée autour de l’homme qui avait glissé vers elle avait disparu avec lui ; la femme au visage long, celle qui avait déposé le sac sur le petit tabouret et s’était postée à la gauche d’Apollon, avait disparu, elle aussi. Cynthia était toujours agenouillée, son front reposant contre la cuisse de l’Apollon. La femme blonde, vêtue à la thessalienne, celle qui avait exhibé cet objet à la forme indistincte, ouvrit les yeux, sourit, s’avança vers le tabouret, dirigea l’objet une dernière fois vers tous les recoins de la niche, puis le remit dans le sac en cuir. Elle attacha une bandoulière au sac, l'accrocha à son épaule droite et, en s’avançant sur la pointe des pieds, avec précaution, comme pour éviter qu’elle ne glisse sur ces traces de glu, elle fit le tour de la pièce jusqu’à l’entrée de la niche. Cela, elle le fit deux fois. Je suppose qu’ensuite elle est sortie de la niche. Je ne l’ai plus jamais revue depuis.
Peu après les images sur la paroi disparurent. Les clameurs, le bruit des armes – tout cela cessa. Une lumière blanche, crue éclairait la niche. La glu sur le sol se dilua, devint de l’eau claire puis se transforma en une fange noire tachetée de petites graines jaune vif ; ces graines devinrent de petites boules luisantes, comme si elles étaient recouvertes d’huile. Chaque boule, après avoir pris un teint rougeâtre, se fissurait comme un œuf ; il en sortit une petite chose lisse et plate qui se gonfla et prit la forme d’un cœur qui se mit à battre. Par une plaie sur le côté de ce cœur sortirent une rate, une bile ; organes qui se recouvrirent d’une fine couche fileuse et transparente qui deviendrait peut-être de la graisse ou de la peau. Ensuite vinrent les reins, la vessie ; ils s’entassaient autour de la rate et de la bile. Puis vinrent les intestins, qui s’enroulèrent autour des reins et de la vessie. Des veines, des nerfs et des muscles apparurent. Puis seulement, tandis que s’assemblaient ces organes d’une façon tout à fait erratique, apparut la structure porteuse de tout cela : des vertèbres, des côtes, une clavicule. Enfin, une croûte se forma sur les parties extérieures des organes et une peau enveloppa le tout. Ces choses, ces boules, ces graines sur le sol, nées de la glu, s’étaient transformées en troncs humains.
Tout à coup, au sommet des vertèbres, un crâne surgit ; on aurait dit une tumeur ingrate ; crâne dont les orifices se remplissaient de nerfs, de veines et qui se recouvrait d’une peau blafarde, laissant un orifice béant au-dessus du menton : la bouche, amas de chair ramollie, sanglante. Cette tête ressemblait, par sa taille, comparée au corps auquel elle s’imposait, à une excroissance fortuite, disproportionnée ; par la forme, la peau et ses multiples meurtrissures sanglantes, à une poire blette. Les jambes et les bras suivirent. Ils se mirent immédiatement à bouger, à frétiller, en se pliant, en se dépliant à hauteur du coude, du genou, d’une façon incontrôlée. Des choses ballantes, pareilles à de petits sachets en plastic transparent, se formèrent aux extrémités des membres. Les corps continuaient à se démener, aveuglément, pliant et dépliant leurs membres dans tous les sens. Leur torse fut pris d’un tressaillement qui les fit rouler sur le sol, sur le côté. J’entendis un gémissement sourd, plaintif et des os jaillissaient du poignet, de la cheville ; os qui se projetaient dans ces choses ballantes à l’extrémité des membres, s’entrechoquaient, s’emboîtaient. À nouveau les torses tressaillaient : c’étaient les tarses qui se projetaient hors du poignet et s’emboitaient à leur tour, remplissant ces sachets transparents jusqu’à leur extrémité ; ça et là les os des doigts trouaient ces sachets puis se retiraient, disparaissaient. Puis cette enveloppe en plastic se transforma en une peau graisseuse, jaunâtre. C’est exactement ainsi que les extrémités des bras et des jambes devinrent des mains, des pieds, que se formèrent les doigts, les orteils.
Chaque corps balayait l’espace autour de lui, cherchait appui sur le sol, s’agrippait à chaque corps qu’il rencontrait. Et c’est en rampant, en grognant, gémissant, que ces corps, les yeux fermés, se heurtaient l’un l’autre, se culbutaient. Des cheveux commençaient à leur pousser n’importe où : à la plante des pieds, à la poitrine, au dos ; ils pendaient à leurs épaules, traînaient par terre comme de longs vers graisseux. Un de ces corps, couché sur le dos, leva les jambes, les ouvrit, les referma ; il en pleuvait des parcelles de peau qui, après avoir touché le sol, continuaient à bouger, en se tordant vers la gauche ou la droite, tels de asticots. Tous ces corps luisaient. De leurs pores sortait le résidu de la glu dont ils étaient issus. C’était leur première sueur.
Trois couples se levèrent, s’approchèrent de l’Apollon. Ils s’arrêtèrent au pied de la statue, en se rangeant l’un à gauche, l’autre à droite, le troisième devant la statue. Ils se retournèrent. Et ils restaient là, tournés vers l’entrée de la niche, se soutenant l’un l’autre, ayant du mal à se maintenir debout sur leurs jambes. Un liquide rouge tombait, goutte à goutte, de leur tête sur le sol. Enfin, toutes ces choses à forme humaine – car c’étaient, à mes yeux, avant tout des corps nés de la glu, des corps inachevés, sans individualité – qui jusqu’alors avaient penché la tête, la relevèrent à demi. J’hésite à parler de visages. Je ne vis que leur front, haut, large, bosselé, à la peau ridée. Chez l’un d’eux, qui releva la tête plus haut encore, je distinguai deux orifices carrés, situés à mi-hauteur du nez, en plein milieu des joues et remplis à ras d’un liquide rouge sang : c’était, je crois, l’amorce de la formation de ses yeux ; et c’était ce liquide-là, ainsi que probablement le liquide provenant de la bouche, ce grand trou béant rempli de chair vive, qui dégouttait sur le sol. Le nez lui-même n’était qu’une épaisse crête osseuse dépourvue de peau et qui courait de la bouche jusqu’au milieu du front en s’amincissant vers le haut. La peau était blême à hauteur des pommettes, rouge sang à hauteur des trous oculaires, et le reste du visage semblait recouvert de grandes taches noires.
L’un après l’autre, de gauche à droite, en poussant un soupir de soulagement, heureux de pouvoir enfin quitter leur position inconfortable, ces trois couples se laissaient retomber à terre et s’étendaient sur le sol ; et ils commencèrent à s’enlacer.
Dans le couple à gauche, l’homme tenait une femme sur ses genoux, le dos de la femme serré contre sa poitrine, à peu près comme une mère qui choie son enfant en le pressant contre elle. Il ne cessait de porter sa bouche vers le cou et l’épaule de sa partenaire. Je croyais à un geste tendre, empreint de pudeur et de respect pour la personne qu’il aimait. Mais lorsque sur chacune des parois, à gauche et à droite, apparut l’image d’un soleil et que les rayons vifs de ces soleils vinrent illuminer ce couple, je vis que le corps de cette femme, de haut en bas, à l’exception du visage, était parsemé de boutons et de pustules. L’homme, au lieu d’apposer délicatement un baiser sur un cou adoré, léchait puis suçait, un à un, ces pustules, avec avidité et gourmandise. Il ne se souciait pas de sa compagne. S’il s’occupait des pustules, ce n’était pas parce que, animé d’une fougue amoureuse, il désirait rendre à sa compagne un service horrible et répugnant. Non, c’était gourmandise pure et simple, voracité, désir malsain de se gaver des pustules de son amie qu’il tenait entre ses bras, de force, en l’empêchant de se délivrer de son étreinte. À un moment donné il releva sa tête dans ma direction, comme pour s’assurer que je le regardais. Lorsqu’il recommença à picorer le cou de sa partenaire, je vis sa tête en profil : sa bouche n’était déjà plus un trou sanglant, mais une sorte de bec pointu, dont il plongeait la pointe, très fine, comme la mine d’un crayon, dans chaque pustule pour en percer la surface avant d’en sucer le pus et le sang.
Chez l’autre couple, à droite de l’Apollon, c’était la répétition interminable des mêmes poses et gestes. L’un d’eux s’adossait contre le bas du fauteuil à quelques pas de la statue, ouvrait les jambes, l’autre l’enfourchait et, après une courte série de mouvements saccadés, se relevait, fléchissait les genoux et penchait en avant, ses mains posées sur l’assise du fauteuil, en tenant le bas de son bassin pressé contre le visage de l’autre. Il frottait son bassin avec des mouvements lents puis saccadés contre ce visage ; ensuite, il se mettait à trembler sur ses jambes, en retenant son souffle, puis lâchait un grand soupir de contentement. Après quoi il changeait de position : il s’allongeait au-dessus du corps adossé contre le fauteuil, en sens inverse, en calant ses pieds contre la paroi et en s’appuyant sur ses avant-bras. Son front touchait le sol. Il courbait le corps vers le haut et vers le bas, en approchant et relevant ses parties génitales à quelques centimètres du visage de la personne assise. Jusqu’à ce qu’à nouveau il presse son bassin contre le visage de son partenaire. Des mouvements lents, puis rythmés, saccadés ; à nouveau ses jambes tremblaient, à nouveau un soupir. Ensuite, tout recommençait, mais cette fois-ci la personne qui s’était trouvée debout s’adossait contre le fauteuil et l’autre commençait par l’enfourcher.
Ces deux êtres changeaient continuellement de position et de place. Mais ils faisaient, l’un après l’autre, assis ou debout, exactement la même chose, dans le même ordre, en gémissant, en se contorsionnant de la même façon. Tout cela d’abord lentement, bientôt à une vitesse vertigineuse, avec des mouvements précis, routiniers, comme des ouvriers à la chaîne. Pourtant, il n’y entra aucune lassitude. Si je dis, pour nommer ce couple-ci : « deux êtres », si je dis « il » pour parler de ces deux personnes, c’est qu’il m’était impossible de distinguer qui était homme ou femme. De longs poils gris leur poussaient aux épaules et sous les aisselles, cachant leur poitrine, leur dos et leurs fesses. Des touffes de cheveux noirs, denses, maculés de taches de sang, recouvraient leur visage, leur ventre et leurs parties génitales.
À première vue, le troisième couple s’adonnait à ce qu’on appelle, à Sophrosynè, dans nos poèmes et nos chants, « le doux jeu de l’amour ». Et il est vrai qu’en voyant ce qu’ils faisaient, je me souvins de Phrynè ; c’était à ce « doux jeu de l’amour » que j’avais toujours souhaité parvenir avec elle. Mais hormis quelques baisers et une seule nuit passée ensemble, lors de la fête annuelle du dème, nuit au cours de laquelle j’avais à peine eu le temps de la toucher et de la caresser et où c’était elle plutôt qui m’avait dépucelé et possédé, avec des gestes sûrs qui m’avaient fait soupçonner qu’elle avait déjà eu d’autres amants ou même des hommes mûrs de notre dème qui l’avaient initiée, qui sait après qu’elle les eût séduits – gestes si efficaces qu’il m’était venu à l’esprit que je serais, plus tard, si jamais je l’épousais, son amant plutôt que son mari, amant auquel elle aurait recours uniquement quand cela lui conviendrait et parce que mon attitude soumise, docile, oui, disons-le, ma vénération pour elle, ma peur de la froisser et de la contredire par crainte qu’elle me rejette lui convenaient et lui avaient prouvé qu’elle pourrait faire de moi ce qu’elle voulait (membre de phrase à biffer, de « et une seule nuit » jusqu’à « voulait » inclus. 1. Digression sans intérêt. 2. Protection de la vie privée de Phrynè. Centre de Contrôle d’Archives) -  hormis cela, je n’avais jamais connu ce « jeu d’amour ».
Je regardai ce couple avec tendresse ; avec envie et bonheur. Leurs corps étaient d’une beauté parfaite, de cette beauté idéalisée, éthérique qu’ont les statues que sculptaient nos anciens, Conon, Praxitèle, Daméas, avant de passer au réalisme qui est de mise depuis plusieurs siècles. Les proportions parfaites de leur torse et de leurs membres, leur peau blanche, tendre, sans la moindre tache, leurs muscles qui se dessinaient discrètement sous la peau, leurs gestes lents, sereins me reposaient de l’horreur que j’avais vue jusque-là. Adossés contre le bas du fauteuil, ils s’adonnaient au plaisir innocent de se sentir l’un près de l’autre, peau contre peau. Parfois ils s’affaissaient, s’allongeaient, puis lentement roulaient l’un vers l’autre jusqu’à se retrouver côte à côte, couchés sur le dos. Puis ils redressaient le torse, en restant assis, en se regardant de biais, apparemment gênés par cette proximité et leur position couchée dont ils ne savaient que faire. Ils se levaient, se rasseyaient contre le fauteuil, en s’embrassant furtivement sur la joue, cherchant à s’enlacer. Je les regardais avec plaisir. Tout dans ce couple respirait la candeur. Je m’attendais à des caresses comme j’avais toujours espéré en recevoir de Phrynè. Je regrettais de n’avoir jamais vécu cet amour lent, hésitant avec elle.
Mais cet amour doux, idyllique, tant vanté dans nos poèmes bucoliques et les chants d’amour de notre dème, s’arrêta brusquement. Au moment précis où tous deux, allongés sur le sol, avaient enfin réussi à s’enlacer, apparut un troisième soleil qui remplissait la niche d’une lumière plus vive encore que celle des deux autres soleils. Ce soleil était apparu derrière l’Apollon, au bas de la paroi et, lentement, montait jusqu’à la voûte de la niche. Sa lumière vive, cruelle me montra, sans plus pouvoir m’y tromper, ce que ce couple faisait exactement.
Si l’homme avait entre-temps posé sa tête contre la poitrine de la femme, c’était non pas par timidité, craignant d’être dévisagé par celle qu’il aimait ; ce n’était pas non plus pour s’y blottir et jouir d’un parfait repos ; c’était pour lui mordre la peau, qu’il flairait avec son nez osseux puis serrait entre ses dents et tirait vers lui, vers la gauche, la droite, avec des mouvements véhéments de la tête, cependant que la femme, au lieu de laisser sa main reposer sur le dos de l’homme et de le caresser de temps en temps (ce que j’avais cru voir d’abord), en fait raclait et grattait ce dos, le déchirait et éparpillait les lambeaux de peau, comme s’il s’agissait de déchets sans importance, sur le corps de celui qu’elle écorchait. J’avais cru voir un enlacement amoureux. C’était une lutte tenace, sourde. Chacun d’eux tenait son opposant en respect et lui écorchait la peau, l’un en mordant, l’autre en griffant. Cette peau toute fraîche qui recouvrait ces deux corps, chacun d’eux voulait la déchirer, la percer, la perforer, non pas afin de provoquer de la douleur, mais pour pouvoir pénétrer plus avant dans le corps de l’autre. Après avoir déchiré la peau, tous deux plongeaient la main dans la blessure qu’ils avaient faite. Ils cherchaient les veines, les organes, les tiraient vers leur bouche et les déchiraient, les avalaient puis les vomissaient. Tout ce qu’avait fait ce couple à première vue idyllique n’avait eu que ce seul but : se débarrasser de l’autre en le tuant.
Je détournai le regard, dégoûté, horrifié. Des spots s’allumèrent, l’un après l’autre, au-dessus de moi, dans ce plafond voûté. Et c’est dans l’éclat de ces spots, plus éblouissants que les trois soleils sur la paroi, que je vis les autres corps autour de moi. Tout comme ce dernier couple, ils se livraient à la palpation, la possession, la pénétration, le dépècement de chaque corps qu’ils rencontraient. Cela sans le moindre cri, la moindre parole. Les seuls bruits étant une sorte de chuintement continu, produit par le mouvement de leurs corps qui glissaient lentement sur le sol, celui de quelque veine qui claquait, d’un os qui craquait, de ces bouches qui déchiraient, arrachaient, mâchaient, avalaient.
Comment échapper à ces dizaines de corps qui s’entretuaient ? Ce massacre se faisait avec une lenteur épouvantable. Tôt ou tard on s’attaquerait à moi. Il serait idiot de supposer que ces corps, probablement aveugles, pourvus de yeux composés uniquement de sang, s’en prenant à tout corps qu’ils trouvaient à proximité, feraient la distinction entre mon corps et ces autres corps que j’avais vu disparaître et renaître. Pour eux, je n’étais qu’un corps parmi d’autres.
Je me tournai vers la sortie de la niche, mesurant la distance qui m’en séparait. J’avisai les corps qui s’entredéchiraient avec le plus grand acharnement. Le mieux serait de me faufiler entre ces corps-là. Trop occupés par leur lutte réciproque, ils ne se soucieraient pas de moi. Je décidai de m’avancer en marchant. Mieux valait cela que de m’allonger. En effet, si je m’allongeais sur le sol, je ressemblerais à ces corps qui glissaient sur le sol et je donnerais plus de prise aux corps qui m’entouraient. Je fis un premier pas. L’instant d’après, la configuration des corps sur le sol changea. Quelques couples se rapprochaient du lieu où je me trouvais, ça et là on tournait la tête vers moi. Au deuxième pas d’autres couples se rapprochaient, eux aussi, précisément là où j’avais cru me frayer un chemin. Ce qui m’obligea à choisir un autre chemin pour atteindre la sortie que celui que j’avais prévu. Lorsque j’eus fait mon troisième pas, à mon grand désarroi, tous les couples se trouvaient alignés devant la sortie de la niche. Ils me barraient la route, en m’empêchant de sortir. Je me retournai, décidé à appeler Cynthia. Si je voulais sortir de la niche, mettre fin à ce cauchemar, j’aurais besoin de son aide, car, seul, je n’y arriverais pas. Mais à peine m’étais-je retourné que j’entendis, derrière moi, une voix murmurer : « Cynthia ». C’était une voix de femme, rauque, criarde. Elle prononçait ce nom en accentuant la deuxième voyelle, en l’allongeant légèrement – tout comme le font les habitants de notre dème. Une autre voix, celle d’un jeune homme, répéta : « Cynthia », en accentuant, elle aussi, la deuxième syllabe. Puis ce fut un homme à la voix tonnante d’un héraut qui prononça, avec autorité : « Céphalos, Céphalos, retourne-toi, vois, regarde ! » Je me retournai. Ces corps, allongés devant la sortie de la niche, se livraient, tout hideux qu’ils étaient, à une parodie des caresses que j’avais échangées avec Cynthia. À intervalles réguliers ils soupiraient, puis chuchotaient, d’une voix affectueuse, pleine de gratitude : « Cynthia ! ». Je tressaillais : j’avais l’impression d’entendre ma propre voix. Un de ces corps disait, « Céphalos », en imitant la voix un peu frêle, cassée de Cynthia. Il me fallait toute ma lucidité pour ne pas m’avancer vers ce corps, croyant qu’il appartenait vraiment à Cynthia. Je la savais à l’autre bout de la niche. Pourtant, elle semblait se trouver en face de moi.
Pouvez-vous seulement imaginer l’effroi que provoque le fait d’entendre votre propre voix dans la bouche d’un autre, la honte de voir votre intimité sacrée, secrète, copiée par des corps gluants, à demi dévorés, pour la majeure partie ni homme ni femme ou les deux à la fois ? Nos premiers baisers, nos premières caresses ; ma terreur, mon angoisse vis-à-vis du corps de Cynthia qui se transformait ; mon effroi face à mon propre corps qui devenait le sien ; mes doutes, mes réticences, ma répulsion, ma résignation, mon abandon –  tout cela, ces corps le mimaient à merveille. Comme pour rendre cette parodie de nos amours d’autant plus troublante, sur le sol, sous eux, apparaissaient des images de notre chambre. À deux pas de moi, c’était la porte de la chambre, un peu plus loin, le guéridon, ici une serviette, là une bouteille de vin, notre lit. Un des corps s’allongeait sur le sol de notre salle de bain, les jambes en l’air, les pieds calés contre le rebord du lavabo et, tout couché qu’il était, imitait la façon comment Cynthia brossait ses cheveux, en se regardant dans un miroir imaginaire, en inspectant régulièrement la brosse factice qu’il tenait entre ses mains. Un autre fouillait dans la trousse de toilette de Cynthia qui se trouvait dessinée à ses pieds, en grattant des dizaines de fois l’image avec ses mains, l’air offusqué qu’il n’arrivait pas à ouvrir cette trousse de toilette qui, telle qu’elle était représentée par cette image, restait fermée. Un autre encore, assis sur la chaise à côté de notre lit, se penchait comme s’il tentait de repêcher ma chemise que j’avais l’habitude de jeter au hasard sur une des chaises et qui toujours glissait à terre.
Ces corps investissaient le décor banal de ce qu’avait été notre chambre. Décor banal, mais qui, à mes yeux, avait pris l’allure d’un lieu magique, d’un paradis. Lieu où Cynthia était devenue homme, où j’étais devenu femme. Où nous avions subi, pendant des jours, des semaines, les transformations qui nous avaient changés et unis. Ces corps reproduisaient tout cela dans le menu détail. Ils formaient des tableaux vivants, tour à tour émouvants, banals, pitoyables, risibles de nos rencontres, de nos caresses.
Peu à peu, tandis qu’ils continuaient leur pantomime, leur peau se criblait de trous, à la tête, sur le dos. Trous autour desquels se formaient de larges aréoles d’un jaune sale, pointillés de taches brunes dont dégoulinait un mélange de sang et de pus. Puis vinrent d’autres trous, minuscules, formant de fines lignes horizontales sur la poitrine et sur le pourtour du haut des jambes. Ces minuscules orifices se mirent à secréter de petites bulles blanchâtres, rougeâtres qui éclataient et dont sortait un liquide épais coulant le long du ventre et des jambes comme du miel sale. Sur la nuque et les épaules apparaissaient des boutons qui lentement se gonflaient, devenaient des seins en forme de raisin, de coing, de poire. Parfois, sur ce même corps où ça et là la peau se bombait, où les hanches s’élargissaient, où la taille se rétrécissait, se formaient des tumeurs en forme de petite bourse, à la peau ridée et qui pendaient au front, aux joues, sous le menton. Des os d’une dizaine de centimètres saillaient d’un coude, d’un genou, d’un talon ; os qui lentement se recouvraient d’une membrane transparente. L’os qui croissait au talon se transformait en une sorte d’éperon. Partout ailleurs la membrane se transformait en peau. Et à l’extrémité de l’os se formait un morceau de chair pareil à un gland dont sortaient des jets de sang.
J’étais persuadé d’avoir, avec Cynthia, joui de sensations physiques qui surpassaient de loin les sensations les plus recherchées du couple le plus raffiné de notre cité. Admiratif de la beauté de Cynthia, conscient du caractère prodigieux de nos amours, croyant que j’étais le seul au monde à jouir d’un amour si intense, j’en avais été fier ; j’avoue, cela m’avait rempli d’orgueil. Qui, à Sparte, pouvait prétendre à un amour aussi étonnant, aussi comblant que le mien ? Mais : qu’en était-il vraiment ? Qu’avions nous été, Cynthia et moi, dans notre chambre ? À quoi ressemblions-nous ? À ces corps qui, au lieu de se livrer à des étreintes amoureuses, ce qu’ils faisaient superficiellement ou, du moins, prétendaient faire, me montraient la hideur, le ridicule de nos corps.
J’avais cru à la beauté, à l’amour, à l’exploration des sens, poussée à l’extrême, à des extases sublimes, inouïes – ce n’étaient que des chimères. J’avais cru passer par une phase effrayante et enivrante de l’annihilation de mes sens, de mon être ; à une renaissance inespérée : j’étais revenu à la vie, capable de ressentir, avec une sensibilité dédoublée, étant homme et femme à la fois, jusque dans ses dernières subtilités, l’effet de la moindre caresse, de l’union, de l’extase, de la jouissance ; c’est bien ainsi que je vous ai décrit ce que j’ai ressenti. Cette description est conforme ; je vous ai tout dit, exactement comme je l’ai ressenti, sans rien vous cacher. Je ne dis pas que ces sensations furent fausses. Je veux seulement que vous compreniez comment je vis les choses, ces mêmes choses, cette même expérience, à ce moment-là, dans la niche. Car là, dans la niche, je vis, avec une lucidité que je n’ai jamais eue depuis, comme une vérité absolue, ce que nous avions réellement fait dans notre chambre, Cynthia et moi, ce que nous avions vraiment été : de la boue, de la fange. Des êtres repoussants, puants, couverts de pustules, criblés de trous, suant la glu, le pus, le sang, pourvus d’excroissances affreuses, d’éperons, de bourses, de glands. Voilà ce que nous avions été : des êtres brûlés, calcinés, réduits à l’état de glu, de grain, de boule, de tronc humain ; des êtres hideux qui s’étaient culbutés, entre-dévorés.
Ces corps continuaient leur pantomime. Avec le sérieux et l’application d’acteurs talentueux, voulant donner le meilleur d’eux-mêmes, transposant leurs émotions les plus profondes, les plus subtiles dans ces deux êtres banals qu’ils jouaient. Si je n’avais su que ces personnages qu’ils représentaient, c’était moi, c’était Cynthia, j’aurais ri, applaudi, tant leur pantomime était réussie, tant le décor, l’accoutrement des personnages, leurs poses étaient ridicules, grotesques. Ces corps, en singeant notre comportement, en ayant l’air de bavarder, de se peigner, de se laver, de faire l’amour, me montraient ce à quoi nous avions réellement ressemblé : à des choses qui n’avaient d’humain que le squelette, le positionnement des membres, la faculté d’incliner ou de relever la tête en faisant des grimaces de tout genre, de se maintenir debout sur les jambes et encore, pour peu de temps.
Ils se tortillaient, se démenaient, remuant sans cesse ces bouts d’os qui continuaient à jaillir de leur corps, ouvrant de leurs propres mains leurs orifices, cherchant à accueillir ou pénétrer le partenaire à travers tous les trous et orifices qu’ils lui trouvaient. Enfin, les images sur le sol disparurent. J’entendis une série de râles, de cris de rage, de douleur. Une fois encore ces corps, en chœur, se mirent à chuchoter, à implorer, à crier : « Cynthia ! », « Céphalos ! ». Après quoi ils éclatèrent de rire. Ensuite ils se turent. Désormais, ils faisaient l’amour, chaque couple à sa façon. Finalement, las d’avoir répété toujours les mêmes gestes, épuisés, ils se lâchaient l’un l’autre. Et c’est allongés sur le sol, l’un sur le ventre, l’autre sur le dos, l’autre encore sur le côté, l’un au bas d’un fauteuil, l’autre à mes pieds, qu’ils continuaient à se satisfaire, avec des mouvements frénétiques de la main, du bras, en courbant les orteils, en glissant le bas de la jambe contre le genou de l’autre jambe, en malaxant un sein, peu importe où il se trouvait, ou quelque autre partie du corps susceptible de leur procurer du plaisir. Leurs corps roulaient dans leurs propres secrétions. Ils se reposaient quelques  instants ; puis, cherchant à répéter cette même sensation, espérant peut-être la surpasser, ils crachaient dans leurs mains, comme quelqu’un qui se remet à sa tâche, répandaient leur salive sur leur visage, leur poitrine, leurs parties génitales, et reprenaient exactement les mêmes caresses. Ces derniers gestes semblaient être l’aboutissement de tout ce qu’ils avaient fait auparavant. Ils avaient utilisé leur partenaire tant qu’ils y trouvaient leur plaisir. Dès qu’ils avaient exploré tous les plaisirs que pouvait leur procurer cet être qu’ils avaient rencontré dans la niche, ils s’en débarrassaient.
Ce n’était pas de l’amour, ni le désir de l’autre. C’était la recherche de satisfaction personnelle, désir de soi, amour pour soi. C’était ce que j’avais, qui sait, moi aussi, recherché chez Cynthia.