Sparte chapitre 13

Oui, Polémarque. Fils d’Agnoton, du dème d’Oenée. L’homme dont nous savons à peu près tout : son goût pour le vin de Chios, sa jeunesse dissipée, les frasques de ses trois bouviers, ses achats compulsifs de chapeaux feutrés, son estomac fragile, sa cure d’amaigrissement à l’hôpital Hiéron où il n’a mangé, chaque jour à douze heures pile, pendant plus de trois mois, que des brouets spartiates arrosés d’eau tiède et salée, le nom du capitaine de sa flottille personnelle, la moyenne de ses dépenses quotidiennes, sa retraite annuelle chez les ermites de Thessalie, ses dons désintéressés à l’Aide Sociale Spartiate, son faible pour les masseuses syracusaines, son procès contre son propre père qu’il a fait condamner et incarcérer, ses quatre mariages calamiteux, ses amours, ses amourettes, ses escapades, ses infidélités, ses visites aux thermes mal famées, les longues heures qu’il passe au palestre, lorgnant les jeunes athlètes qui s’entraînent pour les jeux de Némée. Ce Polémarque-là. Celui qui, chaque matin, se regarde dans le miroir en disant : « Bonjour toi ! Comme tu es grand, beau et talentueux ! ». Qui ne sort jamais de chez soi sans répéter, trois fois : « En avant marche, le spectacle commence ! ». Celui qui, chaque soir, sur les colonnes publicitaires qui encombrent nos trottoirs et qu’il loue par dizaines, nous informe de l’état de santé de sa mère octogénaire : « Elle se porte bien. » « Petite chute de tension. » « Hier soir, à 21 heures 24, ma pauvre petite maman a bu un lait bien chaud avec du miel d’Hymette. » Celui qui, sur ces mêmes colonnes, partage avec nous ses réflexions profondes : « Je lui dois tant. » « La vie, c’est un toboggan. » Qui nous fait part de ses soucis personnels : « À nouveau une verrue sur la joue. » « Nouvelle taxe sur la plus-value. » Qui nous livre les détails de ses virées nocturnes : « Beuverie au stade Spartiakos. Spectacle d’acrobaties. Entracte latin : un condamné, armé d’une épée, tue un autre condamné sans armes, passe son épée à un troisième condamné qui le tue à son tour et ainsi de suite, une heure durant. Barbant. Combats de rétiaires et mirmillons. Sanglant. Cabaret d’Oribase. Moyen. Cirque numide. Beaucoup d’éléphants. Chants et danses ibériques. Triste à mourir. Ils ne font que se plaindre et pleurer, en Ibérie. Repas de minuit chez Érophile de Lampsakos. Orgie-surprise. Me suis réveillé dans les bras d’Agathinos de Gélon. Serveuses, éphèbes, mimes, flûtistes, joueurs de cithare, de viole, femmes à barbe, professionnelles jeunes, intellectuelles, mûres, vieilles - tous entrelacés à mes pieds, sur un immense tapis persan, dormant à poings fermés. Kalokagathos qui bâille et me dit : « T’aurais pas une goutte de vin ? Hé ! Par Poséidon, tous ces beaux garçons ! Mignon, non ? Tu t’es laissé aller ! Je parie que tu ne sais même pas avec qui tu as fricoté. » « Et alors ?, que je lui dis. Occupe-toi de tes oignons.» »
Il était là. Polémarque l’omniprésent. Polémarque le tonitruant. Polémarque le fêtard, l’éternel jouisseur. Celui qu’on adore, déteste, envie. Non, je ne vous donnerai pas d’autres noms, non, monsieur le Président. Comment être sûr qu’il s’agit de lui ? J’ai reconnu sa voix. C’était bien le Polémarque qu’on invite sur tous les plateaux de télévision où, avec cette même voix grasse, dramatique, en articulant difficilement, il avoue ses ambitions : faire parler de lui, partout, toujours, n’importe comment, écraser ses adversaires, en les surpassant, en les éliminant s’il le faut, afin de devenir le plus grand, le seul entrepreneur de Sparte. Non, nul doute qu’il s’agit en effet de Polémarque ; je vous le prouverai en vous racontant ce qui se passa ensuite. Je l’ai revu, une semaine plus tard, dans cette même salle, face à face.
Le grand Polémarque – car c’est ainsi qu’il aime se nommer – me repoussa et se dirigea vers l’arrière de la salle. Il était accompagné d’une autre forme voilée, deux fois plus petite que lui. Autre preuve qu’il s’agit bien de lui : vous savez comme moi qu’il ne se refuse aucune conquête et que, parmi les femmes qui s’offrent à lui par dizaines, il préférera toujours la plus petite. C’est pourquoi on le voit toujours, sur les colonnes publicitaires, comme un géant, tenant à la main une naine. Il se penchait dangereusement, approchant sa tête gigantesque du voile qui recouvrait la tête de sa minuscule amie : il lui murmurait à l’oreille. Il faisait le tour de la salle, en la tirant derrière lui, en gesticulant, en indiquant les niches, les buffets. Son habit vibrait, frémissait, s’étendait, jusqu’à envelopper le corps voilé à ses côtés : il cherchait à poser sa lourde main sur l’épaule de son étique amie chérie. Sa voix résonnait, lourde, grasse, grave. Il lui parlait probablement des cachets qu’il avait payés aux modèles et danseurs dans les niches, du traiteur huppé de la Citadelle chez qui il avait commandé les plats, des navires qu’il avait affrétés pour acheminer les fruits frais de la Cyrénaïque, de la Phénicie, de Corcyre, de ce qu’il avait déboursé pour les décorateurs, les photographes, les vidéastes. Il calculait le coût par invité ; et après y avoir ajouté le prix de location de l’immeuble il lui révélait enfin, comme si c’était une confidence touchant sa vie intime, combien tout cela lui avait coûté : une somme qui ne pouvait être que faramineuse. Je n’en revenais pas. Je fréquentais les milieux de Polémarque ? Ce que j’avais vu n’était qu’une de ses petites fêtes intimes ?
Arrivés devant la quatrième niche, Polémarque et son amie y entrèrent tous deux. Sans doute, friand d’expériences plus intenses encore que celles qu’il venait d’y vivre, il espérait que tout recommence. Vous connaissez sa devise : « Tout plaisir m’enrichit. »  La petite phrase insolente qu’il lâcha à Aspasie, la femme d’un éphore qui refusait ses avances : « Jamais proie je ne lâche. » Sa formule célèbre : « L’obstacle m’excite. » L’échec le galvanise. Il se lance dans ses projets à corps perdu, deux, trois fois de suite, jusqu’à ce qu’il puisse dire : « Cela aussi, je l’ai vécu. À fond. Passons à autre chose. »
Tandis que Polémarque se trouvait dans la niche – il s’était assis sur le canapé, invitait son amie à s’asseoir à ses côtés et l’écrasait sous ses caresses – j’aperçus les deux corps voilés qui avaient parlé en empruntant ma voix et celle de Cyntia. Je m’élançai vers eux. Mais à peine m’eurent-ils vu qu’ils s’enfuirent vers l’arrière de la salle et qu’une dizaine de corps voilés, soudain agiles, accoururent, se serrant autour d’eux, comme pour les protéger. D’autres corps m’immobilisèrent. Et tandis que je criais, suppliais : « Expliquez-moi, dites-moi, c’est bien une fête, une beuverie ?  Est-ce une blague, une farce ? », je reçus des coups dans le dos, sur la nuque, sur les fesses, et on me poussa vers la sortie de la salle. Cela, on le fit à grands cris, en lançant : « Oh, Apollon ! Frappez l’insolent, préservez-nous des calamités ! », comme si j’avais commis un sacrilège.
Les convives autour des buffets tournaient leur tête vers moi. Parmi les visiteurs, massés devant la première niche, d’aucuns me montraient du doigt. Un murmure s’éleva et un homme qui se trouvait au deuxième buffet, d’une voix forte, le visage rouge de rage, cria : «  Ah, hé, ho, toi là, tu n’as pas honte ? Sale vermine ! Quelle ingratitude ! Semer la pagaille ! Ici, ici ! Ça s’amène sans invite et ça ose harceler le personnel ! Mais qu’est-ce qui t’a pris ? Oui, toi, toi là, le jeunot, ne fais pas l’innocent ! Mince, venir ici, dans cette salle, tout nu, dégoulinant de saleté. Révoltant, dégoûtant ! Allez ouste, pars, file, décampe, quelle honte, quelle honte, mais quelle honte ! »
Je me précipitai dans la rotonde. Là, il me fallut affronter le regard étonné d’une dizaine d’invités qui, rangés à ma droite, faisaient paisiblement la queue pour entrer dans la salle. L’un d’eux dit tout haut que j’étais probablement un danseur très, mais alors très idiot qui ne se lavait que tous les deux ans, puait dix stades à la ronde et qui, pour comble, s’était trompé de sortie. « Va danser à la rue, lança-t-il, retourne dans ta poubelle, l’artiste ! » Remarque qui fit rire les autres invités.
Quelques corps voilés longeaient cette file de visiteurs. Ils venaient de quitter la salle. Deux à deux, en s’agrippant l’un à l’autre, lentement et à petits pas, comme s’ils craignaient de perdre l’équilibre, ils se dirigeaient vers le couloir à leur droite qui conduit à ce que le chauve avait appelé l’Hésychie. C’est là, comme je vous l’ai dit, que se trouvent les chambrettes et les douches. J’avançai jusqu’au couloir, écoutai. Au loin, au fond de ce couloir, j’entendis des voix plaintives, languissantes. Des portes coulissantes s’ouvraient, se refermaient. De l’eau giclait. Je n’ai d’autre explication que celle-ci : je suppose que tous les corps voilés qui avaient emprunté ce couloir, honteux de ce qu’ils avaient fait, après s’être dévêtus, prenaient une douche.
À ma gauche se trouvait une autre rangée d’hommes et de femmes. Eux aussi sortaient de la salle. Ils étaient en tenue de soirée. C’étaient les convives que j’avais vus autour des buffets. Grisés, euphoriques, parlant haut et fort, main dans la main, ils se dirigeaient vers l’escalier sur leur gauche qu’ils descendaient quatre à quatre, en riant. Les couples au bas de l’escalier criaient : « Par ici ! C’est ici la brasserie ! C’est ici la sortie ! » et les couples dans la rotonde répondaient : « Ah, enfin ! On arrive ! On arrive ! »
Je me mêlai à cette file de convives. Ils étaient tellement gais et pressés qu’ils ne s’aperçurent même pas de ma présence. Et c’est ainsi, en longeant le mur, protégé des regards par les convives qui passaient à côté de moi et se hâtaient de prendre l’escalier vers la brasserie, que je traversai la rotonde et rejoignis le couloir conduisant à notre chambre.

Arrivé dans le couloir, je passai devant la première chambre. La porte était restée entrouverte. Rien n’avait changé. La chambre se trouvait encore dans le désordre où on l’avait laissée. Notre chambre, par contre, était fermée. J’ouvris la porte. Le guéridon que nous avions poussé à côté du lit se trouvait à nouveau contre la paroi. Le plateau, chargé d’assiettes et de bouteilles de vin, avait disparu. Le lit était fait. Dans la salle de bains : aucune serviette sur le sol ; les flacons de shampoing et de gel entamés avaient été remplacés par de nouveaux flacons. Sur la tablette de la coiffeuse se trouvait une trousse de toilette, tout à fait pareille à celle qu’avait utilisée Cynthia, si ce n’est que celle-ci n’avait jamais été ouverte: elle était encore enveloppée dans sa petite housse en plastique transparent.
Je m’effondrai sur le lit, exténué. On avait déposé deux petits chocolats sur les oreillers ; maigre consolation pour ce qui m’était arrivé ; je les pris, les jetai par terre. Il fallait agir, au plus vite - m’habiller, m’échapper. Je regardai autour de moi : aucun vêtement. Ni de moi, ni de Cynthia. Que faire ? J’étais nu. Enfiler un drap de lit – et me promener en pleine rue, habillé de la sorte, en m’exposant aux railleries des passants ? Non, en aucun cas. On m’avait déjà assez insulté, humilié. Il devait y avoir un tissu, ici, dans le couloir, dans la salle, qui serait moins voyant, plus commode. Comment le trouver ? C’était, croyez-moi, mon seul souci à ce moment-là : comment m’habiller ? Et si j’y réfléchissais à tête reposée ? J’étais éreinté. Impossible d’y voir clair pour l’instant. L’idée me vint de me mettre au lit. Oui, c’était tentant. Mieux valait me mettre au lit, m’assoupir, m’endormir. Ce serait la façon idéale de résoudre mon problème : m’endormir, oublier ce qui s’était passé. À mon réveil, comme par miracle, je verrais Cynthia allongée à mes côtés, nous nous trouverions à nouveau entourés d’objets qui nous étaient devenus familiers.
J’étais en train de rabattre les draps lorsque j’aperçus une fissure dans la paroi : une ligne craquelée verticale, juste en face de moi, de l’autre côté du lit. Intrigué, je l’inspectai. Je touchai la paroi ; elle bougea. Une porte s’ouvrit et je me trouvai en face de mes vêtements, pendus à un cintre. Ma veste avait été brossée. Ma chemise était lavée et repassée. On avait repassé mon pantalon en suivant la mode de Sophrosynè : en évitant de créer un pli qui court du haut vers le bas au milieu de la jambe, ce que, dans mon dème, on trouve vulgaire ; on avait soigneusement repassé les coutures sur le côté. Le pantalon était accroché aux hanches et il me faisait face, tout comme la veste et la chemise. Sur le sol, à quelques centimètres du bas de mon pantalon, je vis mes souliers, cirés, la pointe tournée vers moi. Sur chacun des souliers reposait une chaussette. Mes vêtements étaient rangés de telle sorte sur ce cintre, avec tant de goût, de soin, de délicatesse, qu’il ne manquait plus qu’un mannequin pour les porter ; mannequin qui, après s’être introduit dans ce placard secret, après avoir enfilé la chemise et la veste, après avoir mis le pantalon, n’avait plus qu’à se baisser pour enfiler les chaussettes et les chaussures qui se trouvaient exactement sous ses pieds.
Je sortis le cintre de ce placard. Et c’est en déboutonnant ma chemise que je découvris un autre cintre, plus petit, accroché au premier cintre. À ce deuxième cintre pendait mon slip. Lavé, repassé, lui aussi, et légèrement parfumé : il s’en dégageait une senteur de jasmin. Tout y était. Rien ne manquait. J’avais là exactement ce qu’il me fallait. Et je l’avais découvert par hasard. Était-ce vraiment un hasard ? Si en effet, on avait préparé mes vêtements, c’est qu’on savait que je reviendrais, que je chercherais à m’en aller, qu’on le désirait même. On voulait que je me rhabille, que je sorte. S’il en était ainsi, rien ne m’empêchait de prendre une douche, de m’habiller et de sortir de la chambre. C’est ce que je fis. Je pris une douche, m’habillai et sortis.

Machinalement, après avoir refermé la porte de la brasserie, je pris à gauche dans le passage piétonnier. J’empruntai la sortie des Thermopyles. On débouche alors, non pas sur ce lacis de ruelles qui bordent le Boulevard des Dioscures, mais sur le quartier bien organisé que traverse le Boulevard d’Artémis.
Il était dix heures du matin. L’heure où commencent les visites guidées de la Tour du Conseil. Des hauts fonctionnaires de l’Agence de Presse Spartiate et du Secrétariat du Programme se rendaient à leur travail. Ça et là je vis des étrangers et des alliés qui parcouraient les rues, l’air hébété, à la recherche du bureau de leur Proxénie.
Les taxis faisaient la file devant la borne des Anciens Rois. Ils déposaient les clients et repartaient. Un préposé de l’Archontat Urbain réglait la circulation. Un couple, chargé de bagages et qui probablement se rendait à l’aéroport me précédait, ainsi qu’une femme seule, une Nubienne. Les taxis s’alignaient, l’un derrière l’autre ; un taxi bleu, je ne sais trop pourquoi, s’était garé un peu à l’écart, à quelques mètres de la borne.
« Vous ! », fit le préposé, et il m’indiqua ce taxi-là.
La Nubienne protesta ; c’était son tour à elle ; le couple se mit à protester, lui aussi, mais le préposé répéta :
« Non, vous pas. Ce monsieur-là. »
Le chauffeur était Spartiate. Il commença à me raconter l’histoire de sa vie avant même que je me sois bel et bien embarqué. Il avait fait du tennis, n’avait pas percé, et était devenu électricien. Mais la concurrence des « grosses boîtes » l’avait forcé à chercher un autre travail. Le voilà qui, pour arrondir ses fins de mois, s’était fait chauffeur de taxi.
Je lui signalai l’adresse de l’hôtel. Il me demanda de la répéter. Et s’exclama :
- Le Z ? Je connais. Vous voyez, l’enseigne ? Celle qui se trouve au-dessus de l’entrée ? Et les deux autres enseignes, des deux côtés de l’hôtel, sur la façade ? Le Z, en jaune, sur fond rouge de Mycènes ? C’est moi qui les ai placées, toutes ces enseignes. Vous logez à quel étage ?
- Au quatrième.
- L’étage des chambres standard. Je connais. C’est moi qui ai installé vos lampes de chevet. Je me rappelle exactement à quoi elles ressemblent. Les enseignes, le luminaire des chambres, c’est moi qui ai tout installé. 
- Et ça vous a pris combien de temps ?
- Un mois, deux mois.
L’homme me paraissait si jovial, si sincère, si ouvert, que je hasardai de lui demander s’il connaissait le Quartier d’Éphores.
Il y venait régulièrement.
- Et vous n’avez remarqué rien de bizarre ?
- Oh là, vous savez, le Quartier des Éphores, il s’y passe des choses… c’est connu.
Il posa son index sur sa bouche, puis tourna avec sa main, comme s’il fermait sa bouche à clef. Apparemment, il trouvait plus judicieux de ne pas en parler.
Un peu plus tard, alors que le taxi longeait le boulevard de la Liberté, je lui demandai :
- Est-ce que vous connaissez l’Érotérion ?
Il n’avait jamais entendu parler de cet endroit.
- Là aussi, il se passe des choses, dis-je.
Sur quoi, en me regardant dans le rétroviseur, d’un air complice, il me dit :
- Monsieur, je vous crois.
- Et si je vous disais qu’il y a, en plein centre-ville, dans le quartier des Éphores, une petite brasserie qui donne accès à cet Érotérion ? Et que là, dans cet Érotérion, se passent des « choses » comme vous dites ? Des choses que vous ne pourriez pas vous imaginer. Des choses atroces, violentes, dégoûtantes ? Je ne vous cache rien, je vous dis les choses telles qu’elles sont. On ne vous en a jamais parlé ?
Sa réponse fut rapide et courte :
- C’est possible. De toute façon, ce n’est pas de mes affaires.
L’atmosphère changea. De bavard, ouvert, jovial, il devint taciturne. Il parcourut la distance jusqu’à la barrière des Trois Voies sans dire un seul mot. Tout à coup il se gara dans la rue de l’Argyrophore et murmura qu’il devait remettre des papiers pour l’administration.
- C’est urgent. Je n’ai pas le choix, dit-il.
Il indiqua un bâtiment de l’autre côté de la rue, y entra. Je vis l’enseigne, au-dessus de la baie d’entrée : c’était le siège des Taxis Bleus. Il ressortit quelques minutes plus tard, l’air apaisé, satisfait.
- Je ne vous ferai pas payer le temps d’attente, dit-il en s’installant au volant, mais je tiens à vous dire une chose : il n’existe pas d’Érotérion à Sparte. Il n’y en a jamais eu, et il n’y en aura jamais. Je me suis renseigné. Quant au quartier des Éphores, évidemment, oui, il s’y passe des choses. Que voulez-vous, avec tous ces fonctionnaires venus des quatre coins de la cité, avec toutes ces délégations d’étrangers. Mais tout ça relève du domaine privé. Voilà, tout est dit.
Il avait pris un air sévère, posé, et je ne pus m’empêcher de penser qu’il en avait discuté avec un supérieur et qu’il ne faisait que répéter les phrases qu’on lui avait suggérées. La réserve, la distance qu’il affichait, cet air péremptoire de m’adresser la parole, comme si j’étais un petit écolier à qui on fait la leçon, me froissa. Et c’est avec une légère agressivité que je répondis :
- Non, loin de là. On vous a mal renseigné. Je l’ai vu, cet Érotérion. J’y étais, j’ai vu. Ce n’étaient pas des fonctionnaires. Ni des délégués d’autres cités mais des gens comme vous et moi. Des Spartiates. Vous n’avez pas idée de ce qui se passe là. Je ne le savais pas, moi non plus. Vous le verriez, que vous seriez dégoûté.
Il se raidit. Son visage se crispa. Je m’approchai de son siège, et en me penchant vers lui :
- Je suis menuisier, Monsieur, dis-je, de Sophrosynè. Si, si, croyez-moi. Cela ne vous est-il jamais arrivé, de voir, de faire des choses que vous regrettez, dont vous vous dites : mais comment en suis-je arrivé là, était-ce moi qui faisais ça ? J’ai honte, Monsieur. J’ai honte, j’ai peur. Je ne comprends pas. Je doute de tout. Même de ce que j’ai vu. Je viens de m’échapper. Je crois qu’on m’a piégé. On m’a piégé et obligé à faire et à voir des choses, de vraies merveilles – oui, absolument, des merveilles, je tiens à le dire, je dirais presque : quel dommage que je sois le seul à les avoir vues. Ça m’a ébloui. J’ai connu l’amour, Monsieur, l’extase, la vraie. Et on m’a souillé, je n’ai pas d’autre mot pour le dire. On a abusé de moi et je ne le savais pas. J’ai vu des copulations, des apparitions, des corps d’hommes, de femmes, d’enfants, ma propre famille, des bêtes, de animaux qui…
Il se retourna vivement, posa à nouveau son index sur sa bouche, d’un air féroce et contrarié ; retira son index et ouvrit la bouche. Elle restait ouverte, figée, exprimant un dégoût profond, raidie par la peur, l’angoisse d’être mêlé à quelque chose qui lui faisait horreur. Et c’est en courbant le dos, en me regardant de temps en temps dans le rétroviseur d’un air soupçonneux, blessé, comme si je l’avais agressé par mes seules paroles, qu’il reprit la route pour l’hôtel.
Cet homme ne me croyait pas. Il osait m’intimer de me taire.  Il me traitait comme quelqu’un de suspect, de pervers peut-être, alors que je m’informais sur l’existence possible – non, vraie, vraie de vraie – de l’Érotérion. Je m’y étais mal pris. J’avais trop dit. J’aurais tant aimé lui faire comprendre comment mon amour pour Cynthia m’avait horrifié et exalté, comment l’horreur de la salle, des niches, m’avait rebuté, choqué, dégouté, et, en même temps, m’avait fasciné. De tout ce que j’avais dit il n’avait retenu que ce seul mot : horreur. J’étais, à ces yeux, aussi sale et exécrable que ce que j’avais essayé de décrire.
Nous passâmes par la rue du Faubourg des Céramistes. Je lui demandai de s’arrêter.
- Attendez-moi. Ce ne sera pas long.
Je venais d’apercevoir une maison étroite. C’était celle que mon père avait indiquée un jour, en disant : « C’est ici, au troisième étage, dans un petit appartement sombre et crasseux, que Mnésarètos, ton grand-oncle paternel, a vécu pendant plusieurs années, avant de revenir à Sophrosynè et de se marier. »
Au rez-de-chaussée se trouvait une petite entreprise de communication. Et si je contactais mon grand-oncle ? Lui au moins croirait à ce que je disais. Il connaissait Sparte. Ces derniers temps nous avions échangé quelques mails. Il m’avait donné des conseils précieux sur les lieux où je pourrais m’installer si jamais j’avais l’intention de déménager à Sparte. Comme il y avait passé de longues années et que le bruit courait qu’il avait eu plusieurs liaisons – j’avais même entendu mon père dire un jour à ma mère, d’un air mystérieux, que son oncle était « porté sur la chair » - il avait certainement entendu parler de l’Érotérion.
Le gérant me désigna une table en face de la fenêtre. Je téléphonai à mon grand-oncle. On décrocha.
« Bonjour, ici la maison de Mnésarètos et d’Anyté ».
C’était Anytè, la femme de mon grand-oncle. Elle zézayait, zézaiement qui allait s’aggravant avec l’âge ; le fait d’entendre sa voix, douce, avec ce zézaiement si connu, me rassurait - et la connexion fut coupée. J’essayai une seconde fois : occupé ; j’attendis quelque temps, retéléphonai une troisième fois : une voix d’ordinateur me communiqua qu’il était impossible d’établir une connexion. J’écrivis un mail, j’appuyai sur la touche « envoi » ; l’écran de mon poste de communication s’éteignit. Il se ralluma – mon mail avait disparu. J’utilisai le contact immédiat. Mais lorsque je contrôlais le message d’invitation que j’avais envoyé, je vis que la page était vide. N’y figurait plus que l’adresse de mon poste de communication. Je décidai d’attendre. Mon grand-oncle, intrigué par ce message vide, me recontacterait.
- Monsieur, Monsieur…
C’était le gérant.
- J’ignore ce que vous envoyez, dit-il. Je préfère ne pas le savoir. J’ai reçu une alerte.
- Une alerte ? Ce serait la toute première fois de ma vie que mes messages provoquent des alertes.
- Je ne dis pas. Mais dans ce cas-ci, c’est bien le cas.
- Et quel est ce cas-ci ?
- Monsieur, on ne m’en dit pas plus. On m’alerte, c’est tout.
- Oui, mais pourquoi une alerte ?
Mes questions semblaient l’énerver.
- Je vous conseille de consulter le guide, dit-il.
Il me montra une sorte de gros bottin téléphonique qui était accroché à la table par une chaîne. Les pages étaient écornées, la couverture plastifiée était recouverte de taches de thé, de sucre, de café.
- Chapitre cinq, dit-il. Section quatre. Vous y trouverez une liste des communications pouvant provoquer une alerte. C’est tout ce que je sais.
- J’essaie de contacter mon grand-oncle à Sophrosynè.
- Je ne dis pas. Ce n’est pas moi qui contrôle vos messages. On m’a alerté. Je dois alors vous avertir une première fois.
- Et ensuite, à la deuxième fois ?
- Je vous avertis une première fois. C’est mon travail.
Il s’en alla, l’ai indifférent, et se mit à consulter un écran sur le comptoir. J’envoyai une nouvelle invitation pour contacter mon grand-oncle.
- Vous vouliez contacter Sophrosynè ? Votre grand-oncle ? À nouveau ?
C’était la voix du gérant. Il s’était approché de moi sans que je m’en sois aperçu.
- Désolé, dit-il. La communication avec Sophrosynè est interrompue. Une panne.
- Donc, plus de messages à Sophrosynè ?
- Plus de messages à Sophrosynè.
- Et si j’essaie tout de même d’en envoyer ?
- Je vous le déconseille. Il y aura une surcharge et une nouvelle panne.
Il resta là, posté à côté de moi, en regardant attentivement l’écran.
- C’est là votre deuxième avertissement ?
- Non, Monsieur. C’est une communication que je vous transmets. Vous n’êtes pas le seul à avoir des parents à Sophrosynè. Patientez.
- Combien de temps ?
- Ça peut durer quelques minutes, ça peut durer quelques heures, ça peut durer quelques jours. Tout dépend du Centre d’Informations et de Communications. D’ailleurs, à titre d’information, il se peut que le CIC l’accepte, votre message, je ne dis pas, mais une chose est sûre : personne ne le recevra. L’ACS le bloquera.
- L’ACS ?
- L’Agence des Communications Spartiates. Est-ce que vous comptiez vous adresser à d’autres personnes que votre grand-oncle ? Si vous désirez contacter vos proches à Thérapnè, à Mistra, à Collytos, à Ménélapolis, vous pouvez le faire, à tarif réduit, en guise de compensation. Là, les connexions sont stables et fiables. Je vous offre un autre poste de communication si vous le désirez, plus grand, plus commode. Vous ne payerez pas une obole de plus.
- Et si j’envoie un message à Sophrosynè ?
- Alors, Monsieur, je suivrai la procédure. Je vous ai expliqué ce que font le CIC et l’ACS. Je vous ai offert une alternative. Si vous préférez ne pas m’écouter, je débranche votre poste de communication. Je n’ai pas le choix.
- Et comment saurez-vous que j’ai contacté Sophrosynè ?
Il pointa son index vers l’ordinateur sur le comptoir.
- Je recevrai une alerte.
- Une alerte vous disant : « Monsieur Untel ose contacter Sophrosynè  » ?
- Une alerte comme quoi vous n’avez pas suivi mon conseil.
- Je dois contacter un grand-oncle. Il est malade, gravement malade. Je dois le joindre, au plus vite.
- Je comprends. Je vous comprends parfaitement. Un grand-oncle, dites-vous ? Il doit être fort âgé. Quatre-vingts ans ?
- Un peu plus.
- Quatre-vingts cinq ?
- Non.
- Quatre-vingts huit ?
- Pas tout à fait.
- Quatre-vingt dix?
- Presque.
- Quatre-vingt neuf ?
- Quatre-vingt neuf.
- N’en dites pas plus. Quatre-vingt neuf ! J’ai un grand-oncle, moi aussi, plus jeune que le vôtre, il est vrai : quatre-vingt trois ans. Un médecin lui avait prédit qu’il aurait une vieillesse déplorable. C’est un anxieux. Il s’est privé de tout ce qui lui plaisait : le sucre, les friandises, le chocolat. Plus jamais de gâteaux. Pas de graisse, de viande, plus jamais de pommes de terre. Régime frugal. Discipline. À l’ancienne. Croyez-moi, je l’adore. Savez-vous ce qu’il m’a dit, récemment : « Mon frère, qui boit et mange comme un ogre, qui n’a jamais mis le pied dans un palestre, qui se vautre dans son fauteuil du matin au soir, se porte mieux que moi. À quatre-vingt-douze ans ! N’est-ce pas injuste ? » Écoutez, si vous n’arrivez pas à le contacter, votre grand-oncle, dites-le à vos frères, à vos sœurs, à vos parents. Vous avez tout de même de la famille ici, à Sparte ? Expliquez-leur votre problème. Ils vous aideront. Je suis sûr qu’ils lui remettront votre message.
- Donc, vous me comprenez. Vous compatissez. Mais si j’ose contacter Sophrosynè, vous m’infligerez une amende ?
- Pas du tout. Par contre, si par votre faute la remise en marche de la connexion avec Sophrosynè est ralentie, vous serez tenu responsable de ce délai. Le CIC lancera une alerte. Et les adresses de votre grand-oncle seront bloquées jusqu’à ce que vous ayez payé une amende.
- Donc, comme je l’ai dit : une amende.
- Tout à fait. Vous payerez une amende. Mais ce sera le CIC qui vous l’infligera. Le CIC s’adressera à l’ACS et un encaisseur viendra réclamer l’amende à votre domicile, demain, entre neuf heures du matin et quatre heures de l’après-midi.
- Et l’adresse de mon grand-oncle sera bloquée ?
- Automatiquement.
- Immédiatement ?
- Immédiatement.
- Irrévocablement ?
- Jusqu’à ce que vous ayez payé l’amende.
- Bon, alors, partons.
Je le suivis jusqu’au comptoir.
- Ça fera donc cinq drachmes, dit-il.
Somme que j’avais sur moi, mais que je refusai de payer, vu que je n’avais envoyé aucun message.
- C’est vrai, dit l’homme. Je vous l’accorde. D’autre part, vous avez occupé un poste de communication qu’aurait occupé un autre client si vous n’aviez pas essayé de contacter Sophrosynè. N’oubliez pas non plus que je vous ai informé sur la panne et sur la procédure. Ça m’a pris du temps. Temps que j’aurais pu consacrer à mon administration.
Il indiqua une affiche derrière le comptoir où était indiquée la somme forfaitaire de « toute occupation d’un poste de communication » : la somme était, en effet, cinq drachmes.
- Notez qu’en outre vous me devez une drachme et demie. La somme variable pour l’occupation du poste. 
Et il montra une autre affiche, parsemée de cartouches à l’égyptienne. Le texte au-dedans d’une de ces cartouches, tout en haut de l’affiche, stipulait : « Pour rendre votre visite plus agréable, nous avons opté pour des tarifs variables. L’emploi du poste pendant un laps de temps n’excédant pas les treize minutes coûte une drachme et demie hors somme forfaitaire. Si le message est envoyé en zone non-spartiate, à l’exclusion des dèmes de la région périphérique, l’emploi du poste coûtera la somme forfaitaire de trois drachmes et une drachme et demie pour chaque message supplémentaire et trois drachmes à partir de quatre messages. »
- C’est clair, dit-il. Clair et limpide. Vous me devez six drachmes et demie. Vous me semblez un homme honnête, je vous fais une remise. Cela fera donc cinq drachmes.
- Mais je n’ai communiqué avec personne, dis-je.
- Si vous refusez la remise, ce sera six drachmes et demie. C’est votre droit. À vous de choisir.
Le calme, l’aplomb, l’assurance de cet homme, qui faisait passer pour une faveur ce qui était une arnaque, me mit hors de moi. Mais je n’eus d’autre choix que de payer les cinq drachmes.

Je regagnai le taxi. Le chauffeur me regarda d’un air renfrogné. Il attendit que je me sois installé, puis indiqua l’horodateur.
- Dix-sept minutes vingt quatre secondes, dit-il. Cela vous fera trois drachmes.
- Trois drachmes ?
- Nouveau règlement. Archontat de la voie publique. Vous voyez ce poteau en bleu et gris ? Là, devant cette boutique de jouets ? Et l’autre poteau, juste en face, de l’autre côté de la rue ? Ils sont toujours l’un en face de l’autre, ces poteaux, partout où s’applique le nouveau règlement. Deux poteaux bleu et gris, identiques, de part et d’autre de la rue, stationnement de plus de dix minutes : ça fait trois drachmes.
- Car ces trois drachmes, ce sera moi qui les paierai ?
- Qui d’autre ? Est-ce moi qui vous ai dit : « Sortez à votre aise, prenez votre temps, j’attendrai » ?
- Je n’ai pas dit ça.
- Possible, possible, dit-il. Il y a tant de choses que vous ne dites pas. Moi, je vous dis : trois drachmes. En espèces.
Il indiqua une petite boîte à biscuits calée entre son siège et sa boîte à vitesses. Il y mit sa main, palpa la dizaine de drachmes qui s’y trouvaient, les laissa couler entre ses doigts.
- Et qu’est-ce que vous en faites, de ces drachmes ?
- Je les remets au taxiarque, qui les verse à la trésorerie de la voirie. Tout ça, c’est indiqué sur le dossier du siège devant vous. Vous pouvez le contrôler.
Je lui remis les trois drachmes. Après les avoir examinées et pesées, il les déposa dans la boîte, referma soigneusement le couvercle et repartit pour l’hôtel.
Déjà je voyais, au bout de l’Axe, se dessiner les contours de la gare de l’Est, lorsque, au lieu de se diriger en ligne droite vers elle, le chauffeur prit une rue à gauche. Il s’engouffra dans une des ruelles à sens unique autour de la Citadelle et s’arrêta dans la rue d’Assaut.
- Ce n’est pas loin, dit-il en déverrouillant les portières.
- Pas loin, dites-vous ?
- Pas loin du tout.
Il arrêta la moteur, se cala dans son siège, croisa les bras, ne bougea plus. Une camionnette se gara au milieu de la rue, devant nous ; deux hommes sortirent et commencèrent à décharger des cageots pour une épicerie. Calmement, sans se presser. Mon chauffeur, après les avoir regardés pendant quelque temps, se mit à tapoter sur le clavier en-dessous de l’horodateur, sortit un ticket d’une imprimante, le déposa sur le siège du passager, prit un petit cahier, l’ouvrit et commença à noter une série de chiffres.
- Monsieur ! Vous alliez me déposer à l’hôtel. C’est tout près d’ici.
Il indiqua la camionnette qui bloquait la circulation.
- Vous klaxonnez, dis-je. Vous pourriez klaxonner. Et ils s’en iront.
- Klaxonner ? Je n’aime pas klaxonner. Ça fait beaucoup de bruit. C’est impoli. C’est interdit. Et c’est inutile.
- Vous pourriez leur parler, leur demander de se presser.
- Leur parler ? À ces gens-là ? Ils n’écoutent pas.
- Vous pourriez reculer.
-  Monsieur désire que je recule ? Monsieur désire, on s’exécute.
- Jusqu’à la première rue à gauche, pas plus loin. Je vous expliquerai.
Il recula jusqu’à la première rue à notre gauche.
- Là, dis-je, vous prenez cette rue, la rue des Peltastes, puis à droite, un tout petit bout de rue, la rue des Hipparques – et nous y sommes. Ce n’est pas loin du tout.
Il se retourna, et sur un ton de rage trop longtemps contenue :
- Ce n’est pas loin ? Pas loin, dites-vous ? Pour vous. Pas pour moi. Vous voyez ce taxi, là, sur l’Axe, tout au bout de votre rue des Peltastes ? Il fait la file devant la gare. Il y en a encore une dizaine, une dizaine d’autres taxis, jusqu’à l’angle de la rue des Hoplites. Et, de l’autre côté, du côte de la gare : une vingtaine. Ça fait combien ? Dix et vingt, ça fait combien, Monsieur ? Ça fait trente. Trente taxis. Et qu’est-ce qu’ils font là, ces trente taxis ? Rien, absolument rien. Ils attendent les clients sortant de la gare. Si je vous dépose devant votre hôtel, je dois passer par l’Axe avant de pouvoir reprendre mes courses. Savez-vous pourquoi ? Parce qu’il se trouve que votre hôtel est dans la zone Est. Et donc, je devrai faire la boucle de l’Est. Sinon, amende. Décret de l’Archontat. Je vous dépose. Je fais le boucle de l’Est. Et qu’est-ce que je trouve en revenant sur l’Axe ? Qu’est-ce que je trouve là ? Les mêmes trente taxis. Et avec moi de plus : trente-et-un taxis. Trente-et-un taxis qui font la file. Parce que vous refusez de sortir.
- Je vous comprends, mais ce n’est pas moi qui…
- Trente-et-un taxis, Monsieur ! Trente-et-un ! Pour rien, absolument rien. Sans compter les autres taxis qui auront rejoint la file : trente-quatre, trente-cinq, trente-six taxis. Imaginons : je fais la file, j’arrive enfin à la gare. Si j’ai de la malchance, j’ai un client qui l’air de rien me demande de le déposer à cinq cents, six cents mètres de là. Ça arrive, plus souvent qu’on ne le croit. Ça arrive en train et c’est trop fainéant pour faire quelques pas jusqu’à l’hôtel. J’accepte la course. Je suis obligé de le faire, même pour une toute petite course. Sinon, une amende. Décret de l’Archontat. Je dépose le client, je retourne à la gare. Par la boucle de l’Est. Alors, sur l’Axe, ils seront combien là, à attendre ? Combien, Monsieur ? Quarante, cinquante taxis. Quarante plus un, c’est combien, Monsieur ? Quarante-et-un. Cinquante plus un, ça fait combien ? Ça fait cinquante-et-un. Cinquante-et-un taxis sur l’Axe. D’autres taxis me suivront. Ils se garent derrière mon taxi. Alors, sur l’Axe, il y en aura combien, croyez-vous, de taxis ? Cinquante-deux, cinquante-trois, cinquante-quatre, cinquante-cinq, cinquante-six taxis. Dix minutes plus tard : soixante taxis. Un quart d’heure plus tard : soixante-dix taxis. Vingt minutes plus tard : quatre-vingt taxis. Et je ne vous parle pas des autres voitures, des particuliers. On les met où là, toutes ces autres voitures ? Je vous le dirai : on les met tout autour, Monsieur, tout autour, sur les axes autour de l’Axe. L’Axe bloqué, la Citadelle bloquée, le Céramique bloqué, Les Tombeaux, les berges de l’Eurotas, tout à l’arrêt et tout ça à cause de vous.
- Je comprends votre énervement, et croyez-moi, je…
- On s’amuse à s’arrêter n’importe où, à entrer dans un cybercafé, à tapoter sur des écrans, à papoter avec le gérant, à me raconter des saletés, on ne croit pas à ce que je dis, on doute, on pinaille, on m’interroge. L’Archontat, c’est tout de même pas moi qui l’ai inventé ? Est-ce que j’ai la tête à ça ? Ces poteaux, ils étaient bien là, non ? Bleu et gris, c’est l’Archontat. Lisez, lisez, là, devant vous, c’est écrit en grosses lettres sur le dossier du siège en face de vous : « Bleu et gris, on s’arrête, on met le chronomètre. » Pas loin ? Pas loin ? Ah ça, oui ! Pas loin du tout. En voiture : cinq minutes. À pied, à deux pas d’ici. Les Peltastes, les Hipparques jusqu’à l’hôtel, c’est des tronçons de rue, même pas, c’est une dizaine de mètres, deux-cents, trois-cents pavés, rien quoi !
Il enleva un cache au-dessus de l’horodateur ; il le fit avec tant de rage, de violence, que le cache s’échappa de ses mains, tomba à ses pieds. Un petit écran apparut. Il se pencha, tapota nerveusement une série de lettres sur cet écran ; et, d’un air de triomphe :
- Voilà, pas de doute. Là, la distance jusqu’à votre hôtel, au centimètre près. Là, le temps du parcours. Le grand Praxitas, vainqueur à Sicyone : dix secondes. Pasimachos, champion de Corinthe : onze secondes, dix millièmes de seconde. Cynisca, aux Spartiades, il y a deux ans : onze secondes, treize millièmes de seconde. Vous me direz : ce sont des champions. D’accord. Prenons un homme, force de l’âge, constitution moyenne. Tenez, je vous tapote ça. Cinquante-quatre secondes ! Un jeune homme, vingt-cinq, trente ans, disons quelqu’un comme vous ? Attendez. Il charge le programme. Ça peut durer quelque temps. Vous verrez bien que j’ai raison ! Là, vous voyez ? Quarante-cinq secondes ! Vous sortez et le temps de vous dire : « Tiens, il fait beau », top !, vous y êtes. Quarante-cinq secondes ! On enlèverait ce petit temple là, vous voyez, et cette maison de maître et la façade de votre hôtel serait ici, en pleine rue je vous dis, devant le pare-choc, contre le pare-brise ! Vous ne me croyez pas ? Prenons un touriste, la cinquantaine. J’ajoute des handicaps. C’est fabuleux, ce programme. Pas cher du tout. Âge, santé, handicaps, obstacles, imprévus... tout y est, tout ça, je vous le mets. Attendons voir ça. Pauvre touriste ! Je le plains ! Il flâne, il est distrait, maladroit, myope, grincheux, goutteux, il neige, il glisse, il a froid, il a faim, il y a sa femme sur hauts talons qui ralentit sa progression. Il cherche, il cherche… Voilà ! Ça lui prendra deux minutes trente-cinq secondes, grand maximum. Pas loin ? Pas loin ! Pas loin du tout ! Tenez, un maçon, robuste, trente-deux ans, un sac de briques sur le dos, disons huit, non, dix kilos : quatre minutes vingt-huit secondes, treize millièmes de secondes ! Vous le voyez là, ce petit vieux avec son béret noir, le barbare, le Massallais ? Là, devant la poterie, là, à côté de la boulangerie. Ça file, ça sautille, ça se faufile entre les passants comme une anguille. Ah non, ah non ! Pas question ! Le confort, le confort d’abord ! Un pas de fait, c’est un pas de trop ! Quelques pas à pied, ça fait mal aux pieds ! Ça commande, ça exige, ça s’indigne, ça fait des grimaces, ça rechigne, et qu’est-ce que ça fait ? Rien. Rien de rien. Dodo, dodo, dodo ! L’oreiller de la paresse ! Les esclaves de l’indolence, les rois de l’impuissance ! Je parie que vous n’avez plus vu la lumière du jour depuis des mois. Quelle pâleur ! Ces cernes sous vos yeux, des coupelles de vin ! Vos mains, elles tremblent. Vous buvez ? Prenez l’air, bougez, marchez ! Moi, j’attends, je m’aligne et j’attends, je roule pour m’arrêter, je dévore des kilomètres sans progresser. Vous sortez, vous vous amusez, vous vous reposez, moi, je travaille, moi.
- Je vous comprends, mais…
- Qu’est-ce qui m’a pris ? Franchement, franchement ? Dites-moi, vous le savez, vous ? J’aurais mieux fait d’être mécanicien, caviste, réceptionniste, sculpteur, veilleur, veneur, je ne sais pas moi. Mon gain, c’est combien ? Trente moins trente, ça fait combien, Monsieur ? Cent moins cent ? Zéro. Grand zéro. Toujours zéro. Car tout ça, c’est pour l’Archontat, pour l’Apella, pour les Éphores et le Conseil et les Gérontes et les maires et les Scythes et les Vigiles et la Voirie et les Déchèteries et les Contrôles et l’Aide Spartiate et les Gymnases et l’Hippodrome. Écoutez, écoutez, je suis menuisier, menuisier ! Oh la la ! Et j’allais gober ça, moi ? Je ne suis pas le vieux de la vieille, moi ! Moi, je suis meunier, charcutier, charretier, figurez-vous ! Je suis de Sophrosynè ! Hahaha, vous me faites rire là ! C’est cossu, là, dans le Quartier des Éphores ? Ah, là, on est bien au chaud, non ? Vous vous êtes bien marré, je parie ! Coucou, je travaille aux Éphores ! Le paradis Spartiate ! Je me noie dans les drachmes. Ici, dans la rue, la cata ! Zéro plus zéro, ça fait combien ? Qu’est-ce qui est rond et vide ? Zéro. On additionne, on soustrait : toujours zéro. On prend un grand couteau bien effilé, on prend un grand zéro tout frais, tout rond, on le presse lentement, pour pas qu’il s’effraie, on le coupe en deux. Ça suinte, ça soupire, on lui parle au zéro, gentiment, calme-toi, va, ça se dégonfle, ça se détend, ça se fend. On les met au four, les deux rondelles zéroettes, trente secondes, pas plus, délicatement on les étale sur son assiette. Qu’est-ce qu’on a, qu’est-ce qu’on mange ce soir, papa ? Zéro, fifi. Allez donc cuisiner avec des zéros ! Les zéros, tiens, je les amasse, Monsieur, j’en fais une montagne, on voit à travers : zéro. Je les aligne, de haut en bas, de gauche à droite, en diagonale : zéro. Ça dégringole, ça tombe du ciel jusqu’à terre, c’est une pluie raide, ces zéros, c’est ma manne à moi, toutes ces années que j’ai roulé j’ai gagné des zéros, Monsieur, des dizaines, des centaines, des milliers de zéros…
Inutile d’insister. C’était un homme dangereux, un thymique, un chiffropathe. Doux comme un agneau, enragé comme un taureau. Un fou. Injuste de surcroît. Il me détestait. C’était instinctif, viscéral. Je descendis. Et pour cette petite course d’à peine dix minutes je payai la somme ronde de dix-huit drachmes.

En m’approchant de l’hôtel je vis un client qui jetait son mégot sur le seuil devant la porte d’entrée. Il l’écrasait lentement, puis, d’un coup de pied, le fit atterrir dans l’égout. Il portait un chapeau d’une coupe extravagante, conique, les bords repliés vers le haut, le tout d’une couleur rouge sang. Ses vêtements, longs, amples, couleur ocre, ressemblaient à ceux des Phrygiens. Il entra dans l’hôtel et s’assit à côté d’un autre homme, coiffé d’un même bonnet, mais de couleur orange, et habillé de la même façon. Tous deux se mirent à bavarder bruyamment dans une langue gutturale que je n’arrivais pas à identifier.
À droite du comptoir se trouvait un troisième homme. Il se tenait devant la porte de l’ascenseur, en pardessus, un parapluie à la main, raide, immobile. Après quelque temps la porte de secours, à gauche du comptoir, s’ouvrit. Un homme en sortit. Il s’installa derrière le comptoir. Cet homme m’était totalement inconnu. Ce n’était ni Démétrios de Phalère, ni Archimède de Mytilène, ni le Gaulois Brennos qui de temps en temps dépanne la direction si les deux réceptionnistes sont absents. Ce n’était pas non plus quelqu’un du service de nuit. Il se mit à consulter son écran et à tapoter sur son clavier. J’étais sur le point de demander ma clef, ce que l’homme devait deviner et le dérangeait, car il grommela, sans lever la tête :
« Un instant je vous prie, que je termine ceci. »
L’homme qui attendait devant la porte de l’ascenseur était doté d’une patience exemplaire. De temps en temps il fermait les yeux puis lentement tournait la tête vers la gauche et regardait le réceptionniste qui s’affairait devant son écran. Aucune trace d’impatience ou de contrariété sur son visage. Aucune tentative d’interpeller le réceptionniste en lui disant : « L’ascenseur ne marche pas. Vous ne l’avez donc pas remarqué ? J’aimerais monter à ma chambre. Je n’y arrive pas. L’ascenseur est bloqué. C’est clair, non ? Et donc, j’attends. J’attends, et apparemment personne ne s’en soucie. »
Un des deux hommes assis à ma gauche lâcha un grand soupir, se leva et sortit. Il alla faire les cent pas sur le trottoir, devant la porte d’entrée. Un mendiant passa, en tendant la main ; l’homme porta sa main à son bonnet, comme s’il le saluait, chercha dans tous les recoins de ses vêtements amples, puis, en étendant les bras, comme pour s’excuser, gesticula pour lui signifier qu’il n’avait pas d’argent sur lui. Le mendiant entra par la porte vitrée, fit deux pas, s’arrêta, tendit la main, dit : « Vous n’auriez pas une obole ? Juste pour un petit repas », puis, voyant que personne ne réagissait, repartit.
Soudain, la porte de l’ascenseur s’ouvrit. Une grimace se dessina sur le visage de l’homme devant l’ascenseur. La porte de l’ascenseur trembla, se referma. Dans le court instant où elle était restée entrouverte, j’avais entrevu, reflétés dans le miroir derrière l’homme qui attendait,  deux visages  que je reconnaissais immédiatement : celui de Démétrios de Phalère, notre réceptionniste, et celui d’Isomachè de Gélon, la femme de chambre. Démétrios ouvrait la bouche, semblait sur le point de dire quelque chose, puis se taisait, hochait la tête, l’air coupable, conscient d’une faute qu’il avait commise. Isomachè, elle, avait reculé d’un pas ; elle semblait atterrée par la vue de l’homme qui se trouvait devant la porte de l’ascenseur.
Sans lever la tête, en fixant le sol, cet homme, dès que l’ascenseur s’eût remis en branle, reprit sa pose lasse, patiente, immobile. De temps en temps il tournait la tête et regardait le réceptionniste. Ce dernier semblait complètement absorbé par son travail. Il portait une chaînette autour du cou, à laquelle pendait une petite plaquette en métal, comme c’est le cas pour tout le personnel de mon hôtel. Mais les reflets de la lampe fixée sur le rebord du comptoir m’empêchaient de lire le nom qui était inscrit sur sa plaquette.
L’homme qui faisait les cent pas devant la porte d’entrée frappa trois grands coups contre la porte vitrée. L’autre homme, assis à côté de moi, le regarda. L’homme dehors forma un poing avec sa main droite, et fit des mouvements répétés avec son pouce, comme le ferait quelqu’un qui demande du feu. L’autre homme, qui était resté assis, sortit un briquet de sa poche et le lui montra ; ce dernier acquiesça. Il lui fit signe de venir jusqu’à lui.
C’était là, à première vue, un échange de gestes innocents, sans importance. C’était, comme je l’ai compris plus tard, un signal convenu entre toutes les personnes qui se trouvaient là. À peine l’homme à l’intérieur s’était-il levé du banc, qu’une camionnette blanche à vitres tintées se gara devant la porte d’entrée. Quatre Vigiles en sortirent. Ils interrogèrent du regard l’homme qui venait de demander du feu ; il m’indiqua du doigt et ils entrèrent dans l’hôtel. Dès que les Vigiles furent entrés, l’homme qui avait patienté devant la porte de l’ascenseur fit un quart de tour et fit un pas vers le comptoir. Il se posta là, en écartant les jambes, bloquant le passage vers l’ascenseur et les chambres, le regard froid, déterminé, braqué sur moi. Le réceptionniste se leva d’un bond et se campa devant la porte de secours. Une main vigoureuse empoigna mon coude ; c’était l’homme au bonnet orange ; il s’était précipité sur moi.
« On désire vous parler », dit-il.
Les deux Vigiles approchèrent. Tandis qu’ils m’immobilisaient, en me poussant de dos contre le comptoir, les deux autres Vigiles me fouillèrent. L’homme déplia le large bord de son bonnet et me montra une petite enseigne ronde métallique, épinglée à l’intérieur de ce rebord, de la forme et de la taille d’une drachme. Au centre de l’enseigne je vis deux S majuscules dorées, surmontées d’un fouet, le tout entouré d’un serpent à la gueule béante.
« Service Spartiate, dit-il. Vous avez le choix. Soit vous sonnez l’alarme, et c’est la honte, pour vous, votre famille et cet hôtel. Soit vous nous suivez, et on vous interroge. 
- Je suis Spartiate, dis-je, citoyen Spartiate.
- Exactement. C’est la raison même pourquoi on aimerait vous interroger. »
Je fis un pas à gauche, en tâchant de m’éloigner de cet homme. Les Vigiles, croyant que je cherchais à m’échapper, m’empoignèrent et m’encerclèrent. L’un d’eux posa ses mains sur mes épaules en appuyant très fort vers le bas, comme s’il voulait m’étaler par terre, l’autre porta sa main à ma gorge ; il la serra avec son pouce et son index. Voyant que je suffoquais et ne résistais plus, il lâcha prise. Alors, les quatre Vigiles reculèrent. Ils me poussèrent en avant et formèrent un carré autour de moi : deux marchant à l’avant, deux derrière moi. Les deux hommes coiffés de leurs bonnets étranges s’étaient postés à côté de moi, l’un, portant un bonnet rouge, à ma gauche, l’autre, portant un bonnet orange, à ma droite. Et c’est ainsi, escorté par deux colonnes d’hommes, trois à ma gauche, trois à ma droite, que je quittai l’hôtel.

« Montez. »
C’était l’homme au bonnet rouge. Il m’invita à monter dans la camionnette et à m’asseoir sur un banc sur le côté. La portière se referma. Une lumière glauque s’alluma. Les deux hommes au bonnet s’assirent à côté de moi ; deux Vigiles s’assirent en face de moi. Les autres Vigiles avaient pris place à l’avant du véhicule.
Je n’ai aucun souvenir du lieu où on me débarqua. Au sortir de la camionnette les quatre Vigiles m’entourèrent. L’un d’eux poussa ma tête vers le bas, les trois autres, en se serrant autour de moi, m’entraînèrent vers l’entrée d’un immeuble. Cela se fit avec une telle rapidité que je ne vis que les dalles du trottoir sous mes pieds. On me fit entrer dans une pièce au rez-de-chaussée où un homme m’interrogea, en demandant mon nom, celui de mon père, de mon dème, et la raison de mon séjour à Sparte. Je lui demandai pourquoi on m’avait arrêté. Il répondit qu’il ne le savait pas, qu’il s’occupait des vérifications concernant mon identité, après quoi on me transférerait vers un autre service. Il partit, en me laissant seul dans la pièce. Un autre homme vint, qui, depuis le pas de la porte, m’observa longuement, puis repartit. Un jeune homme entra avec un chariot de service et m’offrit un café. Il attendit que j’aie vidé ma tasse, la reprit, essuya la table et s’en alla. Puis vinrent deux hommes qui nettoyèrent la pièce avec une serpillère. Tandis qu’ils nettoyaient la pièce, deux autres hommes entrèrent. Ils s’arrêtèrent à quelques pas de moi. L’un d’eux était habillé en costume ; l’autre homme était un des Vigiles qui m’avait arrêté à l’hôtel. L’homme en costume demanda :
« Est-ce lui ?
- Oui.
- Il est à moi, reprit l’homme. Envoyez-nous les documents.»
Le Vigile partit, et je suivis cet autre homme dans un long couloir conduisant vers l’arrière du bâtiment. Tout au bout de ce couloir se trouvait une porte coulissante. Il l’ouvrit et la referma derrière moi. En franchissant cette porte nous quittâmes l’aile nouvelle du bâtiment, toute en pierre et marbre, et entrâmes dans une aile plus ancienne, plus sombre, avec parquet au sol et lambris contre les parois. Le couloir faisait un coude à gauche, puis à droite. L’homme m’indiqua un ascenseur qui se trouvait au croisement de deux couloirs.
« Appelez-le, dit-il. Appelez l’ascenseur. Puis poussez sur le 4. On vous attend. N’essayez surtout pas de sortir avant d’avoir atteint le quatrième étage. »
Il me laissa entrer, moi seul, dans l’ascenseur. Au quatrième étage une femme m’accueillit.
« Par ici, suivez-moi », dit-elle, et elle me fit parcourir plusieurs couloirs, tous similaires, avec des portes en bois à ma droite, toutes identiques. Un de ces couloirs débouchait sur un escalier en bois étroit, dont le garde-corps branlait et dont les marches craquaient. L’aspect de l’immeuble avait à nouveau changé : nous ne nous trouvions plus dans un bâtiment officiel mais dans une ancienne maison de maître.
« Suivez-moi. »
Cet escalier donnait sur différents paliers. Par les fenêtres au-dessus des paliers de repos je vis des arbres. Signe qu’à l’arrière de la maison se trouvait un jardin privé ou public. La femme ouvrit une porte, me fit passer par un appartement en enfilade, complètement vide, par une autre cage d’escalier, où nous descendîmes de deux étages, après quoi nous passâmes à nouveau par trois pièces en enfilade. La cage d’escalier suivante n’avait pas de fenêtres ; les marches de l’escalier étaient mal éclairées par une seule petite lampe qui pendait au plafond, tout en haut de la cage d’escalier.
La femme s’arrêta à un entresol et ouvrit une porte.
« Entrez. Installez-vous. On viendra vous chercher. »
J’étais sur le point de lui demander ce que je faisais là, et ce qu’on pouvait bien me reprocher ; elle semblait le deviner, car elle ajouta :
« Ne vous en faites pas. On vous expliquera. »
Je restai là pendant plus d’une demi-heure, debout, adossé contre le mur. Un petit brin de lumière entrait par la fente sous la porte donnant sur l’entresol. Finalement je m’assis sur le sol, car il n’y avait, dans cette pièce, ni chaise ni table. Une porte s’ouvrit, à ma gauche. De loin, j’entendis une voix d’homme :
« Entrez. »

J’entrai. C’était une grande pièce austère et sombre. Des quatre lampes néon fixées au plafond, deux seulement fonctionnaient. Le parquet était abîmé. Au milieu de la pièce se trouvait un bureau massif en bois de Thessalie. Un homme de petite taille, maigre, le regard sombre, portant des lunettes, était assis à ce bureau. Il m’indiqua la chaise en face de lui.
« Asseyez-vous. 
Je m’assis.
- Vous êtes bien Céphalos, fils de Cléombrote, du dème de Sophrosynè ? 
- Oui.
- Vous avez prêté serment à dix-huit ans, au Conseil de votre dème ?
- Évidemment.
- Prière de répondre par oui ou non. Avez-vous prêté serment ?
- Oui.
- Votre mère s’appelle Philésia. Vous êtes l’aîné. Votre frère s’appelle Prothoos, et vos sœurs s’appellent Hipparétè, Elpinikè et Mnésiptolema. Est-ce correct ?
- Oui.
- Vous logez à l’hôtel Z, près de la Gare de l’Est.
- Oui.
- Ce matin, vous avez pris un taxi dans le quartier des Éphores.
- Oui.
- Vous êtes descendu du taxi et vous avez envoyé un message à Mnésarètos, fils d’Aristodème, du dème de Sophrosynè. J’ai ici une copie du message.
Il consulta un papier qui se trouvait sur son bureau.
- Je cite : « Monter par la porte à gauche de l’entrée. Rotonde. Prendre à droite. Grande salle. Niches. Orgies. Tu connais, l’oncle ? » C’est bien vous qui avez écrit ces quelques phrases ?
- Oui, c’est bien moi. Mais je n’ai pas envoyé ce message. Je l’ai seulement écrit.
- Je ne vous ai pas demandé si vous aviez envoyé ce message, mais si vous l’aviez écrit. Avez-vous écrit ce message ?
- Oui.
- Bien. Au moins, vous n’êtes pas du genre menteur.
Il enleva ses lunettes, frotta ses yeux, longuement, remit ses lunettes.
- Maintenant, dites-moi, Céphalos, qu’est un éphore ?
- Un magistrat.
- Non.
- Un dirigeant ?
- Non.
- Un homme politique ?
- Pas du tout. Il est un père, Céphalos. Les éphores sont les pères de la cité. Et quels sont leurs fils ?
- Les citoyens.
- Très bien. Et dites-moi : quels sont leurs aînés ?
- Je croyais que tous les citoyens, sur pied d’égalité…
- Non, vous vous trompez. Il lui faut, à chacun des éphores, des fils, qu’il appellera ses aînés. Qui sont donc les aînés des éphores ? Répondez.
- Je n’ai aucune idée.
- Ce sont les citoyens les plus âgés, Céphalos. Cependant, si l’éphore ne trouve pas de fils assez compétents parmi les citoyens les plus âgés, ou s’ils siègent dans le Conseil des Gérontes, il choisira d’autres fils, c’est-à-dire les citoyens qu’il juge compétents, peu importe leur âge. Maintenant : comment s’appellent les fils qui assistent l’éphore ?
- Les aînés. Ils s’appellent les aînés.
- Oui. L’éphore a le droit de s’adresser à eux en leur disant : « Cher aîné ». Car, à ses yeux, ils sont ses fils aînés. Donc, en partie vous avez raison. Mais pas tout à fait. Car entre eux, pour leurs subalternes et pour les citoyens Spartiates, les aînés portent un autre nom. Un nom indicatif, comme le dirait notre grammaire : un nom qui indique leur fonction. Quel nom ?
- Je l’ignore.
- Ils s’appellent guetteurs, Céphalos. Les fils aînés de l’éphore s’appellent guetteurs. Et que font les guetteurs ?
- Ils guettent. Je suppose qu’ils guettent.
- Non, Céphalos. Dans ce cas-ci – et c’est une des rares fois que notre langue fait défaut - le nom indicatif n’est pas approprié. Les guetteurs assistent l’éphore. Tout en étant des fils, ils participent aux fonctions paternelles de l’éphore. Ils protègent, encouragent et surveillent les citoyens. Et pour ce faire, ils observent, enquêtent et même, en cas de besoin, arrêtent. Céphalos, fils de Cléombrote, du dème de Sophrosynè, je préfère être clair avec vous. Je suis guetteur. L’éphore m’a choisi parmi les citoyens les plus compétents pour cette importante fonction. Je vous ai arrêté et convoqué pour délit de parole.
Il consulta le papier qui se trouvait sur son bureau. N’y trouvant pas ce qu’il cherchait, il ouvrit un tiroir et en sortit un dossier qu’il feuilleta. Il s’arrêta à une page et reprit :
- Le taxiarque a reçu une plainte d’un de ses chauffeurs stationnés dans le quartier des Éphores. La plainte concerne votre conduite et vos paroles. Je lis ici, sur le formulaire du taxiarque : « Harcèlement verbal. » Et il a coché, sur ce même formulaire, les accusations suivantes : « Accusation 24. Phrases désobligeantes et perturbantes. » « Accusation 103. Questionnements répétés et insistants sur des sujets délicats. » Ce sont là, à n’en pas douter, des délits de parole. Nous y reviendrons.
- Vous dites donc…
- Je vous prie de m’écouter, Céphalos. De m’écouter attentivement. Je vous expliquerai tout, point par point, mais j’attends de votre part le respect qui est dû à un guetteur. Cela rendra notre conversation plus agréable pour moi, et moins pénible pour vous. J’apprécierais que vous ne m’interrompiez pas. Et j’apprécierais tout aussi bien votre collaboration. Autant dire que je vous saurais gré de répondre à chaque question que je vous pose et de vous taire si je ne vous en pose pas. Est-ce clair, Céphalos de Sophrosynè ?
- Oui.
- Bon.
Il se leva.
- Sachez que j’ai été professeur au Lycée de l’Amitié dans le quartier des Platanes. Je suis licencié en histoire proto-homérique, spécialisé en culture pélasgienne. Je suis rédacteur de la Revue du Monde Spartiate. Membre de l’Académie d’Histoire. J’ai étudié le droit constitutionnel à l’université d’Alexandrie. Et j’ai quelques notions de l’ancien Éolien. Quant à vous, vos études se limitent à quelques cours du soir à l’École Commerciale du dème de Sophrosynè, connu pour son climat clément, son architecture pittoresque et ses fêtes paysannes. Bien. Permettez…
Il avait dit cela en gesticulant avec un morceau de craie, debout devant une bâche noire contre la paroi. Il l’enleva et dévoila un ancien tableau en ardoise.
- Un vrai tableau dorien, dit-il. Ardoise noire. Du vrai bois. Chêne de Dodone. Cadeau du Lycée de l’Amitié. Petite faveur qu’on fait à un ancien professeur devenu guetteur. Voyez ? Qu’est-ce que je vous dessine là ?
D’une main sûre, entraînée à ce genre d’exercice, il dessina un cercle.
- Qu’est-ce ?
- Un cercle.
- Bien. Maintenant, regardez.
Il effaça quelques lignes sur le côté et au bas de son dessin et les traça à nouveau. Il recula de quelques pas, contempla son dessin. Par ces quelques retouches il avait transformé ce cercle en une poire renversée. Il se rapprocha de l’ardoise, traça deux lignes transversales, l’une verticale, l’autre horizontale, qui se croisaient dans la partie supérieure de son dessin.
- Vous voyez ? Attendez.
Il plaça quatre points sur ces lignes, toutes à égale distance du point où les deux lignes transversales se croisaient. Il y avait maintenant deux points sur la ligne verticale, deux points sur la ligne horizontale. Ces quatre points, si on les avait reliés entre eux, auraient formé un carré.
- Vous ne voyez toujours pas ?
- C’est, il me semble, un poire…
- Non.
- Ou plutôt non, un visage…
- En effet. Un visage. Abstrait, et piriforme, il est vrai. Tenez, je vous aide.
Il déplaça le point qui se trouvait au bas de la ligne verticale un peu plus vers le bas.
- Ce point, là, au bas de l’image, dites-moi, Céphalos, qu’est-ce, selon vous ?
- Une bouche, dis-je. Si le dessin représente un visage, on pourrait y voir une bouche.
- Exactement. Une bouche. Toute petite, ronde, et discrète. Et les deux points sur la ligne horizontale ? S’il s’agit d’un visage, et si en bas se trouve la bouche, comme vous dites, alors, sur cette ligne horizontale, de part et d’autre de cette ligne verticale, de ce qu’on pourrait appeler un nez, abstrait, il est vrai, lui aussi, pas plus épais qu’un trait… se trouvent…
- Des yeux ?
- Exactement. Deux yeux. Nous avons une bouche, deux yeux qui regardent sans juger, et au-dessus du nez, mince comme un fil, sur le front, entre les tempes : un quatrième point. Qu’est-ce ?
- Un grain de beauté ? Un bouton ?
- Pas du tout. C’est désolant ! Savez-vous qu’on me donne toujours cette même réponse ? Quelle ignorance ! Ce bouton, Céphalos, on l’a retrouvé sur les masques mortuaires de nos premiers rois : un petit bout de fer vulgaire cloué sur le masque en argent. D’une manière assez gauche d’ailleurs. Plus ou moins au milieu du front. Les forgerons de Mycènes et d’Argos étaient de vraies brutes. Des incapables. Rien à voir avec les forgerons de Crète ! Et puis, si on les compare aux sculpteurs des Cyclades ! Là, c’est de la magie, Céphalos. Connaissez-vous ce mot de Milon de Pellène : « Plus on s’efforce, plus on gâche » ? Et ce mot de Praxias de Phalène : « Moins on désire, plus on obtient » ? Le sculpteur des Cyclades touche à peine à la pierre, tout au plus il la débarrasse des éclats de pierre qui la gênent, il la polit, l’ouvrage est fini. Saviez-vous qu’en Ionie on connaissait déjà la technique de la soudure alors qu’ici on martelait le fer, l’argent, l’or, qu’ici on s’amusait à forer des trous, à clouer ? Je vous dis : nos ancêtres étaient des brutes, de vraies brutes ! Notre raffinement nous vient de l’Ionie, Céphalos de Crète, des Cyclades. Alors, ce bouton. Vous ne savez toujours pas ?
- Non.
- Laissez-moi vous expliquer. On s’est demandé : pourquoi ? Pourquoi rajouter ce petit point de fer affreux au milieu du front ? On a donné des réponses des plus ingénieuses, des plus absurdes. C’est Oraos de Pylos qui nous a livré la réponse. C’est une question d’idéologie, Céphalos, de propagande : les rois nous montrent ce que doit être un Spartiate. Ses yeux voient, son cerveau sait, sa bouche reste fermée. Car dans l’ancienne Sparte on considérait le front comme le siège de la sagesse, et non pas le cœur. De là – je résume – qu’on pourrait dire, avec Dion de Phliunte : ce petit bout de fer sur le front, c’est la corne de sagesse. Il y a la corne de l’abondance, du luxe disons, et l’autre corne, beaucoup plus importante : la corne de la sagesse. Sagesse qui, évidemment, est corolaire de la tempérance. Maintenant, Céphalos, regardons le contour de ce visage. Regardez attentivement. Prenez votre temps. Qu’est-ce qu’il y manque ?
- Je crois que… j’ai l’impression qu’il lui manque, à ce visage… il manque des oreilles.
- En effet. Je n’ai pas dessiné d’oreilles. Savez-vous pourquoi ? Parce que les masques mortuaires n’en avaient pas non plus. Les anciens rois, tous morts qu’ils sont, nous enseignent, nous donnent des règles de conduite : ils raillent le mauvais usage de l’ouïe. Un barbare est crédule : il croit à ce qu’on lui dit. Un Spartiate misérable écoute et obéit. Un Spartiate moyen n’entend que ce qui lui profite. Un Spartiate intelligent interroge les spécialistes sur les sujets qui l’intéressent. En vain : ils n’en savent pas plus que lui. Le vrai Spartiate, lui, n’interroge personne. Il voit, il sait, cela lui suffit. Maintenant, regardez ce que j’en fais, de ce visage royal.
Il agrandit les yeux. Le visage prit un aspect farouche, sourcilleux. Il effaça les yeux, les remplaça par de petits sigles rectangulaires, et fit de même pour les deux autres points sur la ligne verticale. Ensuite, il effaça la ligne de contour au bas de son dessin, le remplaça par une ligne en oblique qui montait légèrement vers la droite et il rajouta, sous cette ligne, une autre ligne courbe.
- Vous voyez ce que je fais. Les points ronds sont devenus des formes rectangulaires. J’ai élargi le menton et j’ai rajouté une sorte de sachet au bas de ce visage. Dites-moi, Céphalos : qu’est-ce ? Une bourse ? Un cache-barbe comme en portaient les Perses ? Un socle ? Vous ne voyez toujours pas ?
Comme je ne voyais pas, il effaça tout et retraça cette même image, exactement la même, mais en l’inclinant légèrement vers la gauche.
- La Bulbe, dis-je. C’est la Bulbe.
- En effet. C’est la Bulbe.
- Et le sachet, la bourse dont je parlais… ?
- C’est le socle de la Bulbe.
- Le mot précis, Céphalos.
- Le culot. Le culot de la Bulbe.
- Qui se trouve où ?
- Dans le quartier des Platanes.
- Car la Bulbe, c’est… ?
- Notre cité.
- Non. La Bulbe, c’est, Céphalos… ?
- La silhouette de notre cité.
- Bien.
Il rajouta quelques carrés au-dessus de la Bulbe.
- Ces carrés sont… ?
- Les dèmes, dis-je, situés à l’extérieur de la périphérie de la cité.
- Et pourquoi à l’extérieur de la périphérie ?
- Parce que la Bulbe n’a pas de dèmes.
- S’il n’y a pas de dèmes dans la Bulbe, qu’y trouve-t-on ?
- Des éphorats.
- Combien ?
- Cinq.
- Bien. Précisez, Céphalos. Et expliquez-moi : comment se fait-il qu’il y ait cinq éphorats dans la Bulbe, comme vous dites, et que, cependant, la plupart des Spartiates vous diront qu’il n’y en a que quatre ?
- Il y a quatre éphorats visibles, le cinquième étant invisible. Les quatre éphorats visibles ont chacun leur éphore. Mais ils ressortent tous sous l’autorité du cinquième éphore qui, lui, n’a pas d’éphorat au sens propre du terme. Il le représente, à lui seul, au plus haut degré, car il est l’éphore par excellence.
- Quelle est la meilleure définition du cinquième éphore ?
- Il incarne le principe de l’éphorat.
- Qu’est-il donc ?
- L’éphorie.
- Où réside-t-il ?
-  Nul ne le sait.
- Connaît-on son nom ?
- Nul ne le connaît.
- Quelle est la raison de son anonymat ?
- Son anonymat est la garantie de son impartialité. Qui qu’il soit, quels que soient son passé, sa pauvreté, sa richesse, peu importe la faction à laquelle il appartient ou pour laquelle il a des sympathies, grâce au fait que personne ne le connaît, il ne se sent lié par aucune loyauté et personne ne pourra l’influencer en lui représentant…
- Très bien. Vous reprenez mot à mot le texte du manuel de votre lycée. Excellente mémoire. Maintenant, dites-moi, où se situent les éphorats ?
- Le premier éphorat se situe au nord-ouest de la Bulbe, le second au nord-est. Le troisième éphorat au sud-ouest et le quatrième au sud-est.
- Ces lignes que j’ai tracées sur le tableau, au-dedans de la Bulbe, que signifient-elles ?
- Les deux lignes, l’une verticale, l’autre horizontale, indiquent les frontières entre les éphorats.
- Et les quatre sigles rectangulaires sur ces lignes sont…
- Nos gares.
- Lesquelles ?
- Au nord se trouve la gare du Nord. À l’ouest, la gare de l’Ouest. À l’Est, la gare de l’Est. Au sud, la gare du Sud.
- Parfait. J’aimerais maintenant vous inviter à porter un autre regard sur notre cité. Rappelez-vous me dessins. Un cercle – forme des plus parfaites – devenait une poire, n’est-ce pas ?
- Oui, le cercle devenait une poire. C’est bien ce que j’ai vu.
- La poire des Hespérides, qu’est-ce ?
- C’est le fruit de l’immortalité.
- Bien. Ensuite, la poire changeait à nouveau. Que devenait-elle, Céphalos ?
- Un visage.
- Un visage quelconque ?
- Non, pas un visage quelconque, mais le visage des anciens Rois, tel qu’on le voit sur leur masques mortuaires.
- En d’autres mots : le visage des dépositaires de la sagesse. Pourquoi dépositaires de la sagesse, Céphalos ?
- Parce qu’ils arborent, sur leur front, la corne de sagesse.
- Parfait. Ce visage à son tour devenait autre chose. Que devenait-il ?
- La Bulbe.
- En effet. La Bulbe. Vous comprenez maintenant ? La Bulbe éclaire nos foyers, elle nous accompagne dans la nuit de nos doutes. Nous la portons en nous, brillant auprès de notre cœur, partout où nous allons en pays étranger. Elle est source de lumière, de chaleur humaine. Elle est sagesse et immortalité. Et elle est un visage. Un visage accueillant. Un visage merveilleux. Le visage de nos anciens rois. Au nord de la Bulbe, la gare pointe ses tours vers le ciel, tout comme la corne de sagesse sur les masques mortuaires se dirige vers le ciel. En d’autres mots : au nord de la cité, exactement là où se trouve la gare du Nord, siège la sagesse. Rappelez-vous : durant la deuxième invasion, la gare du Nord a fait front aux Barbares, pendant plus de trois ans. La gare du Nord est donc un front humain, siège de sagesse et, de surcroît, une digue contre l’ennemi. À l’ouest et à l’est de notre cité, Céphalos, se trouvent deux autres gares. Que sont-elles, que représentent-elles, Céphalos ?
- Les gares étaient des yeux, sur votre dessin c’étaient des yeux.
- Exactement. Ce sont des yeux. Les yeux de Sparte, tournés vers les alliés, brillant de générosité, d’amitié. Allez-y, passez-y quelques heures, imprégnez-vous de leur atmosphère. Vous constaterez : ce ne sont pas des gares, mais des haut-lieux d’entraide et de confiance. Maintenant, passons au sud. Que trouve-t-on là ?
- La gare du Sud.
- Comment est-elle ?
- Elle est peu fréquentée.
- Son style ?
- Néo-mycénien.
- Autres particularités ?
- Peu de lignes de métro la desservent. Elle est très petite.
- En effet, c’est notre plus petite gare. La mieux entretenue aussi. Il n’existe pas de hasard à Sparte, Céphalos. Si cette gare est la plus petite, la mieux entretenue, c’est qu’elle est notre bouche, petite, discrète, qui jamais ne se souillera en disant une seule parole qui puisse nuire à Sparte. Aussi, nos gares sont sagesse, rempart, bienveillance, discrétion. Ce n’est pas tout. Vous l’aurez remarqué : nos quatre gares se trouvent toutes à égale distance de la Citadelle. Elles forment donc un carré. Un carré de quoi ?
- De bâtiments ?
- Non.
- De combattants ?
- Exactement : un carré de combattants. Les gares défendent et protègent ce que nous avons de plus précieux : ce qui se trouve au centre même de ce carré : la Citadelle. Ce qui soulève la question : mais qu’est-ce donc, notre Citadelle ? On y trouve un centre commercial souterrain, et, à une vingtaine de mètres sous le sol, des quais sombres et sales, reliés entre eux par d’interminables couloirs froids, venteux. Est-ce correct ?
- C’est tout à fait correct. On y trouve un centre commercial et des dizaines de lignes de métro.
- Cependant, est-cela, la Citadelle ? Qu’est-ce, Céphalos ?
- C’est le lieu où Lycurgue a sauvé Sparte de la ruine.
- Développez.
- C’est là, comme l’a écrit Brasidas, son neveu et fidèle compagnon, que Lycurgue a promulgué ses premières lois. Une stèle en marbre où sont gravées nos lois fondatrices et la statue en bronze de Lycurgue, dans le Couloir de la Liberté, en attestent.
- Tout à fait. Mais nous voilà confus : nous n’avons toujours pas de réponse à notre question : qu’est-elle réellement, la Citadelle, à un niveau plus secret, plus élevé ? Nous avons beau décrire sa forme matérielle, nous ne savons toujours pas ce qu’elle est. Je vous le dirai, Céphalos. Je vous le révèle, ici-même. La Citadelle, c’est le cœur de la cité. Un cœur qui bat pour nous. Un cœur qui palpite de joie quand nous nous réjouissons, qui bat tristement quand nous sommes affligés. Un cœur qui irrigue notre cité de son sang salutaire. Un cœur généreux, désireux de se montrer à ceux qui l’ignorent, disposé à s’immoler au profit de ceux qui refusent de l’adorer. Les lignes de métro qui partent de la Citadelle sont ses artères, le quartier des Éphores et des Tombeaux sont les poumons qui lui apportent de l’oxygène. Les petites secousses que l’on ressent parfois, sur le quai, à l’approche d’une rame de métro, ici, dans toutes les gares de métro de Sparte, les lumières qui clignotent, le cliquetis des bancs métalliques - vous ne vous êtes donc jamais demandé ce que c’est ? Je vous le dirai. C’est le cœur de la Citadelle qui se dit : « Ai-je assez fait pour ma cité ? Non. Je reste en-deçà de ce qu’on attend de moi. Arrêtons-nous. Puis recommençons à battre, mais avec plus d’enthousiasme, de vigueur ! » Ce petit moment d’hésitation du cœur, qui s’arrête un millième de seconde, prêt à s’évanouir, et recommence à battre – vous avez là la raison de la secousse que vous ressentez. Hier encore, un homme, assis en face de moi, comme vous aujourd’hui, m’a dit : « La Citadelle est le point central d’où nous mesurons toutes les distances de Sparte. » Par Poséidon, quelle réponse ! Banale, ridicule ! Ce genre de bornes, chaque cité en a ! La Citadelle est cela aussi, mais elle est tant d’autres choses ! Elle est un puits, Céphalos, elle est avant tout un puits sans fond où nous puisons notre détermination pour propager notre civilisation. Elle est un miroir dans lequel nous admirons notre beauté innée, un œil qui nous fixe pour nous corriger, un cœur à l’image duquel nous devons façonner le nôtre, toujours soucieux du bonheur d’autrui, du bien-être de l’univers. Elle est notre bouée de sauvetage lorsque nos institutions font naufrage, le lieu auquel songent nos Gérontes quand ils sont confrontés à un problème qui les dépasse. Connaissez-vous le rituel qui se déroule alors ? Ils se taisent, ferment les yeux, se prennent la main, debout autour de l’autel de Lycurgue ; on lit à voix haute les lois de Lycurgue tandis que les Gérontes se représentent l’image de la Citadelle. Bientôt, elle leur apparaît dans toute sa gloire, rayonnante comme un soleil. Du coup, on n’a pas assez insisté sur ce fait, ils prennent une décision à l’unanimité : la Citadelle leur a suggéré l’issue au problème qui les préoccupait. Elle est la pierre d’angle, la poutre, le soubassement, la grange, le cellier de notre cité. Sans elle, je vous l’assure, sans la Citadelle, Sparte disparaîtrait. « La Citadelle sans Sparte vit, dit Talos Le Laconique, Sparte sans Citadelle meurt. » Formule fruste, brutale, typique des anciens temps laconiques, mais qui résume l’essence même de Sparte. La quintessence de Sparte se trouve donc où, Céphalos ? Où la trouver ?
- Dans la Citadelle. Au cœur de notre cité.
- Et qu’est la Citadelle ? Car nous n’avons toujours pas épuisé le sujet. Elle est non seulement le cœur de Sparte, de Laconie, du territoire de nos alliés, mais du monde hellénique, des tribus latines et ibériques, du pays des Parthes, des Égyptiens, des Syriens, des hommes du Désert, des habitants des Îles de Brume, de tous les humains au-delà des colonnes d’Héraclès et du Pont Euxin. La plupart des peuples de ce monde sont, hélas, des ignorants. Et c’est là notre mission, Céphalos, notre seule mission : faire comprendre à ces pauvres ignorants qu’un seul cœur bat pour eux tous, celui de notre cité. Sans la Citadelle – et là j’ose paraphraser le grand Talos, moi, simple et humble guetteur – sans elle, le monde ne serait pas tel qu’il devrait être et tel qu’il le sera un jour : beau, juste et bon. Voilà, en quelques mots, ce qu’est la Citadelle. Savez-vous qui gère les gares à Sparte, Céphalos ?
- Comme les gares se trouvent toutes sur la frontière entre deux éphorats, les deux éphores sur le territoire desquels se trouve la gare la gèrent conjointement.
- Impeccable. À nouveau, textuellement, un extrait du manuel de Gillon. Synonymes de « conjointement » ?
- Collégialement. De concert. En se partageant la tâche.
- Parfait ! Parfait ! Votre professeur de Sophrosynè a fait un excellent travail. Ce qu’il n’a pu vous expliquer – tout excellent qu’il est, il n’est que professeur d’un dème – c’est comment se traitent les délits commis à Sparte. Je vous l’ai dit : vous avez envoyé un message pour le moins déplacé à votre grand-oncle Mnésarètos. Comme personne n’a déposé plainte, je ne vous interrogerai pas sur ce point. Par contre, j’ai reçu la plainte dont je vous ai déjà parlé. Dès qu’un taxiarque fait remonter une plainte jusqu’à l’éphorat, je suis bien obligé de m’en occuper. Rappelez-vous : le taxi que vous avez pris dans le quartier des Éphores. Connaissez-vous le nom du chauffeur de ce taxi, Céphalos ?
- Non.
- Il s’appelle Aggyrhios, fils d’Alypétos, du dème d’Amphitropè. Électricien. Chauffeur de taxi depuis un an et demi. Trente-cinq ans, père de deux enfants. Seul soutien de sa famille, car sa femme est souffrante. Il a déposé plainte chez le taxiarque du deuxième éphorat. À première vue, on devrait donc vous interroger au deuxième éphorat. Car la logique veut que tout citoyen accusé d’un délit se présente là où on a déposé plainte contre lui. Cependant, vous êtes habitant d’un dème. Si l’habitant d’un dème commet un délit dans la Bulbe, l’épistate décide du lieu où aura lieu l’interrogatoire : soit dans la Bulbe, soit dans le dème. Mais il y a une exception à cette règle : si l’habitant d’un dème loge à Sparte au moment où il commet son délit, c’est le lieu de logement qui devient le lieu d’interrogatoire. Vous logez à l’hôtel Z. L’hôtel Z se trouve à quelque cents mètres au sud de la gare de l’Est. Il se trouve donc au sud de la ligne qui sépare le deuxième du quatrième éphorat. En d’autres mots : dans le quatrième éphorat. Ces quelques précisions pour vous rassurer, Céphalos : cet interrogatoire, mené ici, par moi, guetteur du quatrième éphorat, est parfaitement légal. Abordons maintenant une autre question : qu’est-ce qui vous a amené ici ? Faisons-le systématiquement. Pourquoi ici, et non pas ailleurs : premier  point. Pourquoi vous : deuxième point. Comment veiller à ce que plus jamais je ne vous revoie : troisième point.
Il effaça la carte de Sparte avec ses éphorats et ses dèmes et dessina deux Bulbes identiques, l’une à côté de l’autre.
- Premier point : pourquoi ici, et non pas ailleurs ? J’entends : non pas ici, dans mon bureau, mais : pourquoi dans notre Sparte et non pas dans l’autre Sparte ? Car vous l’aurez bien compris : j’ai dessiné les deux Bulbes. En d’autres mots : les deux Spartes. Qu’en pensez-vous ?
- Je constate que les deux Bulbes, telles que vous les dessinez, se ressemblent.
- En effet. Les deux Bulbes se ressemblent. Maintenant… imaginez-vous ici, dans la première Bulbe. Est-ce que la Bulbe change pour autant ?
- Non, sa forme reste là même, évidemment.
- Pourquoi dites-vous : « évidemment », Céphalos ?
- Parce qu’une ville ne change pas d’aspect par la seule présence ou l’absence d’un de ses citoyens. Ma présence ne changera donc pas l’aspect de notre Sparte.
- Très bien. Les contours de la ville ne changeront pas, que vous y soyez ou pas. Passons à l’autre Bulbe. Est-ce que sa forme changerait si vous vous y trouviez ?
- Non, là aussi la forme de la Bulbe resterait inchangée.
- En supposant que vous vous trouviez dans la première Bulbe ou dans la deuxième Bulbe : ça ne changerait donc rien à l’aspect de la Bulbe ?
- Exactement. Cela n’influerait pas sur sa forme.
- Les deux Bulbes sont identiques. Et elles le resteront, où que vous soyez, dans l’une ou dans l’autre. Vous êtes bien d’accord avec moi ?
- Tout à fait.
- Autant dire, Céphalos, que votre présence dans la Bulbe est aléatoire. Que vous y soyez ou pas, la Bulbe reste telle qu’elle est. Et c’est, pour l’instant, la seule chose à dire sur ce point. Deuxième point : pourquoi vous ?
- Pourquoi moi ?
- Pourquoi vous a-t-on placé, vous, et non pas un autre, dans l’une de ces Bulbes ?
- Je l’ignore.
- Moi aussi. D’où je conclus, en attendant une réponse plus satisfaisante : mystère. Troisième point : comment éviter que je vous revoie ici. Là, pas de mystère, Céphalos. Il vous suffit d’avoir assez de volonté et de garder la juste mesure.
Il ouvrit à nouveau un tiroir, en sortit un papier où il avait gribouillé quelques mots et le posa au-dessus de sa première note. Et après y avoir jeté un rapide coup d’œil :
- J’y reviendrai, dit-il. Abordons le quatrième point : qui êtes-vous ? Je vous avertis, Céphalos : je vous connais, mieux que quiconque. J’ai lu votre dossier avec attention. Un dossier compilé par les guetteurs de toutes les éphories où vous avez logé et travaillé. J’ai même pu consulter le rapport de votre démarque. Vous m’inspirez une certaine sympathie. Et vous me faites de la peine. Non pas à cause de ce que vous venez de faire, mais par ce que vous êtes. Ou plutôt : par ce que vous croyez être. Vous avez de la volonté, une certaine opiniâtreté même – mais vers quoi se dirige-t-elle ? Que désire-t-elle ?
- Vous savez donc tout ? Vous prétendez connaître mes désirs ?
- Oui. Absolument. Revenons à ma question, Céphalos : est-ce que votre désir vous profite ?
- Qu’entendez-vous par là ?
- Votre désir de reprendre l’entreprise de votre père, de vous tailler une certaine réputation à Sparte, votre mépris de Sophrosynè, votre impatience, …
- Mon ambition donc.
- Exactement. Votre ambition. Est-ce que votre ambition vous profite ? Écoutez-moi, Céphalos, écoutez bien ceci : et si vous étiez quelqu’un de différent ? Un autre. Un Céphalos qui n’est par rongé par ce qu’il nomme l’ambition, qui ne porte pas le fardeau écrasant de ce qu’il appelle son « projet de vie ». Concrètement : quelqu’un qui s’est débarrassé des buts qu’il s’est imaginé devoir atteindre, à défaut de quoi sa vie n’a pas de sens. Un Céphalos qui n’a pas honte d’échouer, de n’avoir rien accompli de spécial, d’être le simple et digne successeur de son père. Moins encore : un Céphalos satisfait, heureux même, car débarrassé de ce qu’il croit être l’unique but de sa vie, alors que la seule idée de devoir atteindre ce but déjà lui pèse et le rend malheureux. Surtout, un Céphalos qui cesse de s’opposer à d’autres buts dont il soupçonne l’existence et qui pourraient le rendre heureux mais qu’il écarte car il les méprise, les trouvant trop faciles à atteindre et donc insignifiants. Ne se pourrait-il pas que vous en ayez peur, Céphalos, de ces autres buts ? Vous les connaissez, ils vous attirent, vous n’en voulez pas. Car si vous les acceptez, les embrassez, ils vous obligeront à laisser tomber ce seul but que vous avez chéri depuis votre jeunesse et auquel vous êtes tellement attaché que vous auriez l’impression de vous trahir en vous en séparant. Ne prenez pas cet air critique, orgueilleux. Faites-vous au moins le plaisir d’écouter ce que je vous dis, d’y déceler ce qui pourrait vous profiter. Imaginez-vous : vous êtes un autre Céphalos, oublieux de son but, et qui s’amuse à atteindre des buts qui lui conviennent et de ce fait ne lui coûtent aucun effort. Un Céphalos libéré de l’idée qu’il s’est faite de lui-même. Cela vous dirait ? Il entre, ici, dans ce bureau, par cette porte. Il vous sourit, s’avance vers vous, d’un pas léger. Comment est-ce que vous l’accueilleriez, cet autre Céphalos ? Il s’approche de votre chaise, vous vous levez. Votre esprit se confond avec le sien, vous adoptez ses points de vue, sa façon de vivre. Vous revêtez son corps, il se charge de porter le vôtre. Vous lui cédez vos soucis, votre angoisse, il vous offre sa bonne humeur, sa confiance en soi. Vous voilà enfin l’autre, le vrai Céphalos. Celui qui se consacre à d’autres buts, plus intimes, plus sincères et qui vraiment le rendent heureux… Quel soulagement ! Vous découvrez enfin ce que signifie le mot « joie ». Plus besoin de vous crisper, d’être sur vos gardes. Adieu cette susceptibilité à fleur de peau qui vous fait voir partout d’autres personnes qui réussissent là où vous échouez, que vous admirez, que vous enviez, qui vous font douter de vos qualités, de vous-même. Fini les comparaisons ! Il n’y a plus que vous, en communion parfaite avec ce qui vous plaît. Vous goûtez au présent, vous cessez de vous rappeler ce moment fatal dans votre passé où vous vous êtes dit, pour une raison que vous seul connaissez : « Je veux être tel ou tel ; je ferai ceci, cela ; si je n’y arrive pas, autant ne pas exister. » Soyez ici, ici, Céphalos, au plus près de vous-même, à cet instant-même, au lieu de rester coincé entre le passé qui vous tyrannise en vous imposant un but qui ne vous tente plus et le futur dont vous rêvez et qui ne se réalisera peut-être jamais. Qu’en dites-vous ?
- Cet autre Céphalos, si jamais il existe, et j’en doute, dis-je, je le mépriserai. D’ailleurs, c’est une question hypothétique. Jamais un autre Céphalos n’entrera par cette porte. Il n’y a qu’un seul Céphalos, fils de Cléombrote, du dème de Sophrosynè. Ce Céphalos, c’est moi. Tel que je suis, avec mes ambitions, mes talents et mes défauts.
- Là, permettez-moi, dit le Guetteur, d’en douter. Je n’en suis pas si sûr.
- Il n’y aurait donc pas que moi ? Vous prétendez que…
- Je vous dis : il y a le Céphalos que vous êtes. Il y a celui que vous pourriez devenir. Sans compter les autres Céphalos. Permettez ?
Il appela un homme qui attendait depuis quelque temps, la tête baissée, sur le pas de la porte. Et, s’adressant à lui :
- Entrez, Pithaïos. Veuillez prendre l’engin.
Le nommé Pithaïos était un colosse à la peau hâlée. Il se dirigea lourdement vers une petite commode derrière le bureau du guetteur, ouvrit un tiroir et en sortit un vieux téléphone à cadran.
- Posez-le ici, sur le bureau.
Pithaïos fit atterrir le téléphone sur le bureau avec fracas.
Et, en me désignant :
- Voici, dit le guetteur, Céphalos, du dème de Sophrosynè. Céphalos, je vous présente Pithaïos, fils de Clinias, du quatrième éphorat. Céphalos, dites-moi, si vous n’étiez pas ici, à Sparte, où seriez vous ?
- À Sophrosynè. À la menuiserie.
- Bien. Céphalos, quel est le numéro de téléphone de la menuiserie ?
Je lui dis le numéro de téléphone.
- Zone de Sophrosynè : 0402, n’est-ce pas ?
- En effet, 0402.
- Pithaïos, veuillez téléphoner, dit le guetteur.
Pithaïos tourna le téléphone vers moi, de façon à ce que je puisse voir qu’il formait le numéro de téléphone de la menuiserie.
- Mettez-le sur écouteur.
Pithaïos enfonça un long bouton noir qui se trouvait au bas du cadran.
Le téléphone sonna trois fois. On décrocha. C’était Aristophon, le réceptionniste. Pithaïos, d’une voix neutre, lui dit :
« Ici le syndicat des menuisiers Spartiates. J’aimerais parler à Céphalos, fils de … 
- Ok. Un instant.
Des bruits confus. C’était l’heure de midi. Stéphanos de Mitylène, comme d’habitude, faisait le tour de la menuiserie et prenait les commandes. Il s’adressait à Aristophon, qui, sans se soucier du combiné qu’il tenait encore en main, énumérait ce qu’il désirait : un fromage de chèvre, deux sandwiches, une petite bouteille de lait et deux grappes de raisins. Tandis que, tranquillement, après avoir passé sa commande, avec sa lenteur habituelle, Aristophon quittait la pièce, j’entendais les voix de nos ouvriers qui s’installaient à table pour déjeuner. Au loin, notre chien aboyait.
Des pas rapides. La voix de mon père, qui sortait de son bureau, où il avait l’habitude de prendre son déjeuner seul.
« Allô ? Vous désirez parler à Céphalos ? C’est à quel sujet ?
Pithaïos, avec cette même voix neutre, répondit :
- Ici le syndicat des menuisiers Spartiates. Nous aimerions  parler à Céphalos de Sophrosynè.
- À quel sujet, vous dites ?
- Céphalos est affilié à notre syndicat. Mais sa cotisation dépend de son statut, des heures de travail des deux dernières années. Il nous manque quelques données. Et donc..
Mon père coupa court.
- Ça, dit-il, vous feriez mieux de le lui demander.
- À Céphalos, dites-vous ?
- Qui d’autre ?
- Nous aimerions le contacter, reprit Pithaïos.
- Vous n’êtes pas le seul. Moi aussi, j’aimerais bien le contacter. Nous tous, on aimerait bien savoir où il est. Il est parti pour Sparte. Ça fait des semaines déjà qu’on n’a pas de nouvelles de lui. Pas moyen de communiquer avec Sparte. Vous nous appelez d’où là ? C’est la catastrophe. Le bois de Thrace qui devait transiter par Naupacte : disparu. Il est où, ce bois ? À Corinthe, en Eubée ? Allez savoir ! Tout passe par Sparte, rien ne se passe à Sparte, on se moque des dèmes à Sparte. Vous êtes où là ? Pas moyen de …
Pithaïos raccrocha.
- Votre père, dit le guetteur. Votre père qui se plaint de votre disparition. Il a raison de s’inquiéter. Vous avez disparu pendant des semaines. Et voici ce qui m’étonne, Céphalos : vous n’avez pas pris le combiné pour dire à votre père : « Me voilà, c’est moi, Céphalos, ne t’inquiète pas, je suis à Sparte. Dis-moi ce qui ne va pas. Je m’en occupe. » D’autre part, je vous comprends. Vous êtes chez moi, Céphalos. Chez un guetteur. Et vous n’aimeriez pas devoir lui dire, à votre père : « Si je ne suis pas revenu chez moi, si je t’ai laissé dans le pétrin, c’est parce que j’étais à l’Érotérion. » Je vous comprends, je ne vous en veux pas. Et je vous promets : si jamais je me communique à nouveau avec votre père, je ne lui en parlerai pas.
Et, en se tournant vers Pithaïos :
- Le deuxième coup de téléphone, Pithaïos. Appelle le même numéro. Exactement le même. Montre-le-lui. C’est un sceptique : il ne croit qu’à ce qu’il voit.
Pithaïos s’exécuta. Il forma le même numéro, en tournant le cadran vers moi.
Trois coups de sonnerie. On décrocha.
- Ici la menuiserie de Cléombrote.
C’était Aristophon. Les mêmes bruits d’arrière-fond. Une porte s’ouvrait ; c’était Stéphanos de Mitylène qui sortait. On entendait les voitures passer dans la rue. La porte se refermait. Notre chien aboyait.
- Ici le syndicat des menuisiers Spartiates, dit Pithaïos. Nous aimerions parler à Céphalos de Sophrosynè.
- Ok. Attendez un instant.
Aristophon avait déposé le combiné sur le comptoir de la réception. J’entendais ses pas : il se dirigeait vers l’arrière de la menuiserie. Parmi les ouvriers assis à la table du déjeuner, je distinguais clairement les voix d’Andrastos d’Argos, notre maître charpentier, de Brasidas d’Épidaure, notre chauffeur, et de l’apprenti Axiochos, fils d’Alcibiade, du dème de Scambonide.
Quelqu’un s’approchait, haletait. Puis :
- Oui, vous désirez ?
C’était ma voix.
- Est-ce bien Céphalos ?, demanda Pithaïos. J’aimerais parler à Céphalos de Sophrosynè.
- Oui, c’est bien moi, reprit la même voix. En quoi puis-je vous aider ?
Pithaïos mit sa main devant le micro et demanda au guetteur :
- Quelle histoire ? Celle du syndicat, celle de la commande ?
- La commande, répondit le guetteur. Ça le flattera.
- Je vous appelle de Sparte, reprit Pithaïos. De la part du syndicat des menuisiers Spartiates. Nous avons reçu une grosse commande pour le Ménélaion. Nous manquons de main d’œuvre. Voici notre question : est-ce que vous seriez disposé à travailler en sous-traitance pour ce chantier ?
- À Sparte ? Le Ménélaion ? Évidemment.
- Est-ce que vous passerez à Sparte prochainement ? Nous pourrions alors discuter des conditions.
- Si cela ne dépendait que de moi, je partirais immédiatement. Mais pour l’instant tout est bloqué.
- Ne vous en faites pas. Je note votre accord de principe et on vous recontactera.
- Puis-je avoir votre nom, vos coordonnées ? Le Ménélaion, dites-vous ?
- On vous recontactera.
Et Pithaïos raccrocha.
- Merci Pithaïos, dit le guetteur. Parfait. Veuillez ranger l’engin.
Et tandis que Pithaïos rangeait le téléphone dans le tiroir de la commode, le guetteur me dit :
- Je devine ce que vous pensez. Vous n’arrivez pas à communiquer avec Sophrosynè. Et nous, ici, Pithaïos et moi, il nous suffit d’utiliser un vieux téléphone à cadran pour avoir une ligne directe avec votre menuiserie. Laissons cela. Cela n’a aucune importance. Revenons à notre sujet. Rappelez-vous le premier coup de téléphone auquel a répondu votre père. Qu’avez-vous appris ? Qu’on vous cherche. Que vous êtes absent. Depuis plusieurs semaines. Maintenant, voyons ce que nous apprend le deuxième coup de téléphone. Là, apparemment, vous n’êtes pas absent mais bel et bien présent. Et le Céphalos qui nous a répondu vous ressemblait. Il était, vous l’aurez remarqué au ton de sa voix, excité à l’idée de pouvoir décrocher une commande à Sparte. Vous avez là votre troisième Céphalos. Il y a celui que vous croyez être, celui que vous pourriez être, et celui qui se trouve là où vous n’êtes pas. Non, Céphalos, ne dites rien. Contentez-vous de répondre à mes questions. Dites-moi, Céphalos, est-ce qu’il y a, à Sophrosynè, deux menuiseries ayant toutes deux le même numéro de téléphone, ayant toutes deux un réceptionniste du nom d’Aristophon, dirigées toutes deux par un nommé Cléombrote, ayant pour fils un nommé Céphalos ?
- Non, c’est impossible. Non, non, il n’y a qu’une seule menuiserie comme la nôtre.
- Donc, Céphalos, ne croyez-vous pas que je pourrais dire : ces deux menuiseries, bien qu’elles se ressemblent parfaitement, ne peuvent se trouver dans le même dème de Sophrosynè ?
- Oui. Absolument. Vous pouvez le dire. Et c’est la vérité.
- S’il en est ainsi, Céphalos, peut-on alors prétendre qu’il y a deux menuiseries à Sophrosynè ?
- Cela, oui, on peut le dire, car il y a une autre menuiserie, dans la rue de Messène.
- Très bien. Mais revenons à notre question cruciale. Je vous parle de deux menuiseries identiques. Existe-t-il, oui ou non, deux menuiseries complètement identiques à Sophrosyné ?
- Non.
- Vous dites donc, à nouveau : cela est impossible ?
- Oui. C’est absolument impossible.
- Très bien. Pourtant, vous vous trompez. Réfléchissez avec moi, Céphalos : vous êtes ici, assis en face de moi. Et vous êtes présent ailleurs. Vous avez un père qui s’inquiète de votre absence. Et un autre père qui ne s’en inquiète pas vu que vous êtes à ses côtés. Il y a une menuiserie où vous êtes présent. Et une autre où vous êtes absent. Qui plus est : dans chacune des menuiseries on prend son déjeuner à la même heure, exactement de la même façon, peu importe si vous êtes présent ou pas. Alors, où se trouve votre menuiserie ? Qui est le vrai Aristophon ? Le premier, le deuxième ? Qui est votre vrai père ? Celui qui s’inquiète, ou l’autre ? Où se trouve le vrai Céphalos ? Ici, devant moi, ailleurs ? Non, non – je vous vois penser : j’ai écouté un enregistrement, le coup de téléphone était truqué, que sais-je. Vous faites fausse route. Il ne s’agit pas du téléphone. Encore moins de la ligne de communication entre Sophrosynè et Sparte. Le fait est là : vous êtes ici, et vous êtes ailleurs. Il s’agit de vous. De nous. Où sommes nous ?
Je souris. La question me semblait si triviale, que je répondis, sans hésiter :
- À Sparte.
- Laquelle ?
- La vraie. La nôtre.
- Non, Céphalos, la nôtre. Vous êtes notre hôte. Rappelez-vous ce que nous avons dit à propos des deux Bulbes. Nous l’avons conclu tous deux : la présence ou l’absence d’un citoyen ne change rien à la Bulbe. Vous êtes bien d’accord avec moi ?
- Sur ce point-là, oui, j’étais d’accord avec vous.
- Maintenant, écoutez : non seulement les Bulbes des deux Spartes se ressemblent. Il en va de même pour leurs habitants. Ce qui fait que, pour l’instant, notre cité compte deux personnes ayant le même nom, le même domicile, le même père et la même apparence : vous, et Céphalos. J’insiste : pour la Bulbe cela ne fait aucune différence. Qu’il y ait, dans son sein, deux citoyens parfaitement identiques, cela lui est égal. Cela vous surprend, mais je tiens à vous dire que cela se passe régulièrement. Nous savons gérer ce genre de situations. C’est à vous maintenant de gérer votre nouvelle localisation, pour ainsi dire. Quant au Céphalos de Sophrosynè que vous venez d’entendre au téléphone – ne vous en faites pas : il reste là, à Sophrosynè. Il y a quelques semaines il avait l’intention de venir à Sparte pour un rendez-vous avec Ctésiphon que vous connaissez, mais nous l’en avons empêché. Nous savions que vous viendriez. Deux Céphalos logeant dans le même hôtel, dînant dans la même brasserie, rencontrant le même représentant, couchant avec la même Cynthia – vous comprendrez que cela est tout bonnement ingérable.
- Vous dites donc, vous prétendez que je suis…
- Dans notre Sparte.
Et sur un ton sec, il ajouta :
- Céphalos, je vous souhaite la bienvenue. Et j’apprécierais que vous respectiez nos lois.
Il consulta à nouveau le papier qu’il avait posé devant lui.
- Bien. Cinquième point : Phrynè. Céphalos, dites-moi, que cherchez-vous vraiment en elle, considérant le peu qu’elle a à vous offrir ? Hormis le calme, la domesticité, la satisfaction de votre père et le fait qu’elle vous laissera vous consacrer à vos affaires, quel est l’avantage de continuer votre relation avec elle ? Soyez sincère. À quoi bon l’épouser ? Cela ne ferait qu’empirer les choses. Car il y a, évidemment, Cynthia. Sixième point : Cynthia. Vous l’aurez bien compris, point cinq et six sont intimement liés, car quelle que soit la Phrynè que vous trouviez, vous chercherez toujours une Cynthia. Et une fois votre Cynthia trouvée, vous rêverez d’une autre Cynthia, plus belle, plus intéressante que celle que vous avez déjà. Permettez-moi un conseil personnel : tenez-vous-en à cette seule Cynthia. Vous l’avez déjà, votre Cynthia, profitez-en. Septième point : vos bavardages. Pithaïos, éclairez-nous sur ce point.
Pithaïos, qui après ses coups de téléphone s’était à nouveau posté sur le pas de la porte, fit un pas en avant, et déclama, d’une voix qui fit trembler le parquet :
- Selon la loi Spartiate, la faconde inutile n’est pas interdite. Le Rire est un dieu, la Raillerie une déesse. Cependant, Lycurgue, dans sa sagesse prévoyante, a édicté des prescriptions claires pour favoriser la communication citoyenne. L’une de ses prescriptions étant la proscription de toute divulgation de faits touchant la stabilité ou la sécurité de la cité. Proscription vague et trop large disent d’aucuns, objection à laquelle l’on peut opposer cette réflexion-ci : Lycurgue a préféré une description large et extensible à loisir de sa proscription dans le seul but de garantir, dans toutes les circonstances futures et imaginables, la sécurité de notre cité.
- Merci, dit le guetteur. En clair, Céphalos, je vous le répète : vous avez commis le délit de parole. Pithaïos, rappelez-nous le sens des paroles.
- La parole se compose de mots, reprit Pithaïos. Idem pour la phrase humaine qui se décompose en une série de mots régis par les lois de la grammaire. La physiologie des mots, leur accentuation, le rythme et l’intonation de la voix influent sur le contenu de phrase. Aussi, la même phrase, dite avec des inflexions différentes, peut évoquer, provoquer, décrire ou dénoncer.
- La loi, Pithaïos. Non pas vos propres réflexions.
- Les mots, continua Pithaïos, sont les vecteurs indiqués pour la propagation d’idées abstraites telles que liberté et égalité. Ils sont le moyen le plus efficace pour inculquer les notions de respect, de mesure et de charité. L’implémentation de toute idée, de toute projet sociétal et de toute proposition de loi ne peut, précise notre constitution, s’opérer que dans le respect des cinq libertés citoyennes dont la liberté de la parole est la quatrième. Tout conflit entre la concrétisation d’idées nouvelles et les libertés citoyennes sera toujours tranché en faveur des libertés citoyennes. Cependant, en cas d’insolubilité du conflit, la cour constitutionnelle opinera sur la menace ou l’absence de menace pour la cité pouvant être occasionnée par la manifestation de ladite idée nouvelle, soit dans son ébauche mentale, soit dans son énoncé, soit dans sa mise en pratique, et ceci eu regard particulièrement à la sécurité et à la stabilité de la cité, à sa survie et à son intégrité, c’est-à-dire au maintien de notre Sparte une et indivise. L’arrêt de la cour constitutionnelle sera alors signifié aux éphores qui l’appliqueront dans leurs éphorats respectifs, sans qu’il y ait toutefois obligation de communiquer ledit arrêt aux citoyens de la cité si ce n’est lors de leur sommation, de leur interrogatoire ou de leur inculpation ou condamnation pour ladite menace portant préjudice à la sécurité de Sparte une et indivise.
- Très bien, dit le guetteur. Je suis tenu, Céphalos, suite à l’arrêt de la cour constitutionnelle, de vous communiquer cet extrait de loi. C’est fait. Non, ne dites rien, je vous en prie. Cela pourrait tourner à votre désavantage. Revenons à notre chauffeur de taxi. Vous l’avez offusqué avec vos propos désobligeants. Un instant.
Il reprit le dossier qu’il avait tiré de son tiroir au début de l’interrogatoire, le feuilleta.
- Je cherche la déposition d’Agghyrios. La voilà. Je cite : « Déposition devant le taxiarque Euménidès, fils d’Eryneidos, du dème de Dioméia. » Elle a été remise au secrétaire de notre éphorat qui me l’a transmise. Déposition qui reprend, textuellement, ce qu’a dit le chauffeur de taxi. Vous l’avez irrité par, je cite, votre « attitude raide et têtue ». Vous l’avez traité de haut. Je cite : « Ça travaille au quartier des Éphores, ça se croit tout permis parce que c’est bien habillé. » Vous l’avez subtilement fait sentir que vous le soupçonniez de fraude. Je cite : « Monsieur a fait le difficile sur les trois drachmes de l’Archontat. Comme si j’avais inventé tout ça. ». Passons, cela ne m’intéresse pas. Par contre, et là nous entrons dans le cœur du problème, vous avez parlé de l’Érotérion. À un chauffeur de taxi qui a bien d’autres soucis que de savoir si oui ou non existe l’Érotérion. Première erreur. Deuxième erreur : vous lui avez dit que vous avez « vu des choses ». Je cite, textuellement : « Il s’est penché vers moi et m’a soufflé à l’oreille des choses horribles, dégoûtantes. » Admettons que ce que vous avez vu soit dégoûtant. Et alors ? Voir est une chose, savoir en est une autre. Et savoir oser, voilà toute autre chose encore. C’est ce qui vous manque cruellement, Céphalos. Je dirais même : criminellement. Laissez-moi vous dire ceci : vous avez vu et vécu des signes, non pas de réalités. Des invites, non pas des obstacles. Des indices, non pas des faits. N’allez pas dégrader votre expérience en la décrivant. Si vous vous demandez : mais qui organise ces choses, ces danses, ces créatures, ces scènes que j’ai vues, là, à l’Érotérion, la réponse est simple et claire : elles se font d’elles-mêmes. On leur procure l’espace où elles peuvent se déployer. Cet espace, alors, s’appelle, Érotérion.
- Je l’ai vu, j’y étais, dis-je, à cet Érotérion. Croyez-moi, je ne mens pas : j’y ai couché, j’y ai mangé. C’est un espace matériel, tangible. Une rotonde, des pièces, des niches… Je peux tout décrire, vous donner l’adresse.
- Je m’échine à vous expliquer systématiquement, gentiment, courtoisement, ce que vous ne voulez pas comprendre, et vous m’interrompez ! Quelle attitude ! L’Érotérion n’est pas un lieu, Céphalos. C’est avant tout un espace, mais non pas au sens matériel. Éros se manifeste où il veut, quand il le veut, comme il le veut. La seule chose que peuvent faire les éphores, dès qu’ils savent qu’il viendra, c’est de lui préparer un lieu d’accueil. Vous avez là la réponse la plus claire, la plus franche possible à ce qu’est l’Érotérion. N’allez donc pas me faire l’affront de me décrire le lieu où se trouve l’Érotérion. Il ne s’agit pas de ça. Oh oui, je vous vois penser : et l’Apollon, l’Apollon en personne, les couples, leurs comportements, l’œuf ? Qu’est-ce ? Je me suis renseigné. J’ai lu le rapport, je l’ai relu, trois, quatre fois. Je n’en sais pas plus que vous. Ce sont des signes, eux aussi. Celui qui regarde comme il se doit, comprend. Cessez donc de vous demander : qu’est-ce donc, ce que j’ai vu ? Pourquoi ai-je vu ces choses ? Suis-je le seul à avoir vu ce que j’ai vu ? Que signifient-elles ? Voilà des questions parfaitement inutiles. Voici la seule réflexion qui mérite que vous vous y attardiez : ce que vous avez vu, Céphalos, c’est ce qui nous crée, nous nourrit. Ce qui nous environne, nous atterre, nous fascine. C’est vous, c’est moi, c’est Sparte.
Soudain, le guetteur s’arrêta, comme surpris par sa propre faconde, craignant en avoir dit trop. Il consulta à nouveau le petit bout de papier sur son bureau, et reprit :
- Avant-dernier point. La marquise. Connaissez-vous la phrase : « La Marquise sortit à cinq heures » ?
- Non.
- C’est une phrase qu’un écrivain célèbre s’est refusé d’écrire, la trouvant trop banale. Depuis, cet écrivain n’écrit plus rien. Mais là n’est pas le problème. Cette phrase n’est pas banale. Elle est fausse. Ce n’est pas la marquise qui est sortie à cinq heures. C’est le marquis. D’autre part, la phrase : « Le marquis sortit à cinq heures » est tout aussi fausse. Quand sort la marquise, le marquis sort. Vous comprenez ?
Je secouai la tête. Je n’y comprenais rien. J’essayai cependant de répondre :
- Il l’accompagne donc… Le marquis accompagne la marquise.
- Non. La marquise sort. Et donc sort le marquis. Le marquis sort. Et donc sort la marquise. Si on dit : « Le marquis sort » on a raison et on a tort à la fois. De même si on dit : « La marquise sort ».
Je ne comprenais toujours pas.
- Céphalos, permettez-moi, vous faites un piètre raisonneur ! Reprenons… et puis non, suffit ! Renseignez-vous auprès de Cynthia.
- Cynthia ?
- Eh oui, Cynthia. La Cynthia que vous adorez aimer jusqu’à ce que vous en ayez trouvé une autre. Interrogez-la. Elle doit être sur le point de tout savoir. Elle vous dira. Et vous comprendrez enfin pourquoi toute assertion du genre : « Monsieur fit ceci, cela, Madame fit ceci, cela » est foncièrement fausse.
Et, se tournant vers Pithaïos, qui se trouvait immobile sur le pas de la porte :
- Comment lui expliquer ?
- Je mange, je bois, dit Pithaïos.
- Excellent. Oublions la marquise, Céphalos. Je vous dis : « Je mange, je bois ». Vous me voyez boire et manger. Donc, en effet, je mange et je bois. Mais vous ne pouvez dire, même en me voyant manger et boire, sous peine d’être mensonger : « Le guetteur mange. Le guetteur boit. » Je porte la nourriture à ma bouche, je la mâche, je l’avale. Donc, à première vue, en effet, c’est bien vrai : je mange. Et c’est faux à la fois. Savez-vous pourquoi ? Je le fais, mais jamais tout à fait. Et savez-vous pourquoi ? Parce que je suis toujours deux à faire ce que je fais. On n’est jamais soi qu’étant deux à la fois. À vrai dire, et pour être tout à fait correct, je ne pourrais même plus vous parler comme je le fais maintenant. À chaque fois que je dis : « Je parle », je devrais dire : « Je parlons. » À un ami, je devrais dire : « Tu parlez. » Vous comprenez ?
- Non, non, dis-je, je ne comprends toujours pas.
- Pithaïos ! Autre suggestion ?
Pithaïos qui entre-temps avait quitté la pièce, ayant entendu son nom, passa brusquement sa tête par la porte laissée entrouverte. Et sur un ton où perçait une profonde tristesse pour ce qui à ses yeux ne pouvait être que de la stupidité pure et dure, il lança :
- On lui dirait tout, qu’il ne comprendrait toujours pas !
Le guetteur, en s’adressant à nouveau à moi, continua :
- C’est là la vérité la plus importante sur Sparte. Plus importante que ce que vous avez vu. Là, nous entrons dans le domaine des réalités. Les signes vous y préparent.
- Ah, les signes, des centaines, des milliers de signes, s’exclama Pithaïos depuis l’autre pièce où il s’était à nouveau retiré, avec une homme comme ça, c’est peine perdue !
- Non, Pithaïos, dit le guetteur, en se tournant vers la porte de la pièce, je voudrais que tu traites Céphalos avec respect. Jusqu’à nouvel ordre Céphalos est un suspect, rien qu’un suspect qu’il faut instruire et guider.
- Et la loi ?, demanda Pithaïos, toujours du fond de l’autre pièce.
- Elle attendra. Quant à vous, Céphalos, exercez votre regard. Voyez ce que personne n’aperçoit. Surtout, ne la divulguez pas, cette vérité que je viens de vous dévoiler. Sachez qu’on vous observe. Il y a des regards fixés sur vous, des regards hostiles, qui n’attendent que votre premier faux pas. Moi aussi, je vous observe, mais d’un œil bienveillant. Rentrez à l’hôtel. Reposez-vous. N’en parlez à personne. Ni de l’Érotérion, ni de notre entretien, ni des deux Spartes. Si vous le faites, je vous convoquerai à nouveau pour délit de parole. Et si vous persévérez, je vous condamnerai au silence. Rappelez-vous : en toute chose, gardez la mesure. N’en faites pas trop. Pas d’excès. N’exagérez pas. En rien, Céphalos. Jamais. Douleur, affliction, joie, doute, amour – vivez-les, subissez-les, souffrez-en si cela vous plaît, mais toujours avec mesure et recul, sans jamais pour autant verser dans l’indifférence. Osez, osez, je vous en supplie, Céphalos, agissez au lieu de patienter. Faites ce que vous voulez, suivez vos désirs, ne les réprimez pas, je vous en prie, mais à nouveau : avec mesure. Surtout, soyez prudent avec l’information que je vous ai transmise. C’est tout ce que je vous demande. Vous avez commis une première faute. N’en rajoutez pas une autre. Elle pourrait vous être fatale.
Il se leva, et sans ajouter une seule parole sortit de la pièce, en laissant à Pithaïos le soin de m’accompagner jusqu’au palier de l’entresol. Là m’attendait la même femme qui m’avait fait entrer dans la chambre obscure. Elle m’accompagna jusqu’à l’ascenseur. En sortant de l’ascenseur, je fus accueilli par quatre Vigiles qui me firent monter dans leur camionnette, garée discrètement dans une ruelle à l’arrière du bâtiment. Après avoir roulé à peu près dix minutes, ils me déposèrent à deux pas de mon hôtel, au square du Vélite Inconnu. Et c’est ainsi que je regagnai mon hôtel.